Appendice

Lundi 28 août, sur les autoroutes A83, A10 et A62, de Nantes à Toulouse, l’axe le plus rock’n roll qui soit en France.

Et je me retrouve pour une fois de plus sur la route, cette route, cette bonne vieille route. Je dois être rendu ce soir à Toulouse pour fêter le départ pour Lyon d’une copine de mon vieux pote Jérôme. Enfin bref, une bonne excuse pour bombarder à pleine balle sur l’autoroute Nantes-Bordeaux, puis Bordeaux-Toulouse, droit vers le Sud, ses briques rouges, ses robes légères et ses nuits chaudes. Trop peu de temps avant ce soir. Pas le temps d’emprunter les petites nationales, je crame le mazoute à toute berzingue, rock’n roll ! Sur cette route qui me précipite vers Toulouse, je me remémore toutes ces autres virées en caisse à travers les régions françaises. Je revois Félix, presque à poiles, faire le copilote, les pieds en éventail posés sur le tableau de bord de la Renault ; Axel, qui balance en boucle l’album des Casseurs Flowteurs sur la route de Stuttgart ; Jérôme remplissant sa grille de mots-fléchés alors que je piquais une sieste dans le bac à colis à l’arrière de l’utilitaire.

Ce soir, nous trinquerons aux vieux chagrins, lèverons nos bières aux nouveaux projets, à nous, qui évoluons à travers les arpents de l’interzone. À nous donc, qui ne prenions que peu soin de nous comme des autres jusqu’à ces dernières années et qui, quelques gros chagrins, beaucoup de bouteilles et un peu de plomb dans l’aile plus tard, commençons à ressentir une certaine tendresse pour ces vétérans qui nous ressemblent. Ces vétérans de la vague internet, ces rescapés solitaires, assénant leurs SOS de détresse droit vers les écrans, comme des bouteilles à la mer.

J’étais rentré et l’interzone, elle, était toujours là. Certains changeaient de ville, prenaient de nouvelles colocations, ou bien des studios en solo, histoire de créer, ou de se persuader du changement. Pourtant les choses demeuraient bien les mêmes. Et moi, faisant mon olibrius dégingandé, armé d’une simple brosse à dents et de trois caleçons, voguant d’un clic-clac, d’un appartement, d’une ville, d’un îlot à l’autre, fusant, se précipitant en accéléré à travers notre jeunesse, toujours sur la route.

Appendice

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Mardi 15 août, Batz-sur-Mer.

De retour en France par le vol Aeroflot de onze heures, je m’en vais pour un couple de semaines troquer ma plume contre le clavier d’un ordinateur. Fenêtres ouvertes, cheveux et lunettes noires au vent, Joe Dassin et moi opérions un petit soixante en toute maîtrise à travers les courbes des marais salants. Le soleil de dix-huit heures lançait déjà au loin ses éclairs sur la digue du Croisic. Et c’est dans la maison de vacances de mes parents à Batz-sur-Mer sur la côte, là où quelques années plus tôt j’eus passé mes étés comme saisonnier à gagner quelques sous à l’ombre des jeunes filles en fleurs, que je viens me reclure, m’étendre en procrastination, frapper ces dernières lignes et parachever mes élucubrations à grand renfort de café et de tabac.

Ainsi, c’est au sein de ce Moonrise kingdom personnel, que je ressors tous mes brouillons, mes carnets de notes, inspecte chacun de ces petits billets d’humeur journaliers que j’ai pu griffonner tout au long de ces mois sur la route.

Je frappe sur le clavier électronique comme le tacatac régulier que fait le wagon sur les rails. Mes retours chariots sont semblables aux passages de vitesses d’une randonneuse sur l’asphalte. Les mots qui s’enchaînent sont autant de lieues qui me séparent de mon point d’arrivée. Et c’est dans ce cliquetis frénétique que je vois poindre le propos sous-jacent de mon périple et de ces lignes.

Je fais le souhait que chaque jeune européen, le jour venu, puisse s’élancer à corps perdu sur les routes d’Eurasie et d’ailleurs. Que cette fuite en avant, cette échappée belle et sauvage comme fut la mienne soit l’occasion pour chacun d’opérer sa mue intérieure, son exfiltration du dispositif qui l’a tant et tant lié à la routine urbaine moderne.

Ainsi, s’annoncera les prémices d’une échappatoire, une révolution secrète, lente et silencieuse, la révolution des sacs à dos.

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Time And Relative Dimensions In Space

Vendredi 21 juillet bis, aéroport Moscou Vnukov.

Nous pouvons voyager dans le temps, ou du moins de manière « artificielle » , à la seule condition d’être en mouvement. Il est possible de gagner du temps pour soi seul en allant plus vite que la course des jours, droit vers le couchant – comme à bord de mon Boeing 777 à destination de Moscou -, ou en sautant le pas de la vingt-quatrième heure orientale à la première occidentale du même jour ; ou bien en perdre, en s’enfonçant toujours plus loin vers l’Est – comme je le fit durant ces quatre mois -, à travers la nuit des taïgas.

Cependant, les aiguilles remontées pour soi seul continuent leurs tours de cadran pour ceux que l’on eut laissés. Et, le temps perdu à être loin ne revient plus. Dès lors, nos jours se meurent du temps perdu à laisser les autres derrière nous ; et les amours, lorsqu’ils sont déchirés sur deux lignes temporelles distinctes.

Blam balm ! Blam blam ! Le tampon de la douanne, comme un coup de tonner, fend d’un éclair le silence et fait vibrer la boule que j’ai dans la poitrine. Je me remémore alors les paroles d’au revoir du plus célèbre des docteur : « One day, i should come back. Yes i should come back. Until then, there will be no tears, no regrets. »

Seule solution donc, à travers le temps et l’espace : re-prendre la tangente.

Time And Relative Dimensions In Space

Les filles de 1990 (reprise V. Delerm)

Celles qui ont vu Léo couler
sur sa porte, frigorifié
Celles qui criaient « Si tu savais
Sarko, tes lois où on s’les mêts »
Celles qui portaient des chemises
à carreaux grunges avant la crise
Celles qui disaient « Tu comprends pas ! »

Les filles de 1990 ont vingt-sept ans
lala lala x2

Celles qui m’appelaient au téléphone
pour voir Duris à Barcelone
Celles qui ont recopié par cœur
Tout Jeunes et cons sur un classeur
Celles qui donnaient l’envie subite
d’aller assassiner Brad Pitt
Celles qui disaient « J’ai mon BAFA »

Les filles…

Celles qui fusillaient au blanco
les tables du lycée Appert
Celles qui voulaient le numéro
De mon pôte Jérôme Corroller
Celles qui disaient « Madame, c’est vrai
On a rien comprit au sujet
De toute façon, on l’aura pas »

Celles qui passaient des petits mots
pendant les cours de sciences éco
Celles qui connaissaient des garçons
en licence 2 d’éco gestion
Celles qui disaient « Bâtiment 3
Franchement, j’préfère qu’on s’arrête là »
Celles qui s’appelaient…

Les filles…

Les filles de 1990 (reprise V. Delerm)

Le temps retrouvé

Lorsque l’on est un voyageur, le temps ne compte pas, la distance ne compte pas, seul le but. À notre échelle, nous ne pouvons saisir les jours, les retenir à pleines mains, comme l’eau d’une rivière nous glisse entre les doigts. La seule manière de maîtriser le temps reste encore de prendre un canoë, une moto, un vélo, un train et voguer comme on l’entend, poser nos sacs à dos uniquement là où on le décidera, rester en mouvement, tenir la distance, ou bien le cours des rivières comme celui des évènements continuera de nous échapper. Autant s’échapper avec lui.

Ainsi, j’ai crevé les plaines, sillonné les fjords à bicyclette, pris par la fièvre dans les royaumes du Nord, crapahuté sous la chaleur des alpes mancelles, éveillé par les troupeaux, pris la drache de face sur les routes noires de Germanie.

J’ai établi ma demeure dans les prés humides, les sous-bois marécageux, la grève des rivières, l’archipel des auberges et les trains sibériens.
Je suis monté à bord de pétrolettes soviétiques à m’en faire claquer la mâchoire.

J’ai vu les sombres taïgas, où se tapissent dans l’orée les ombres des créatures ; les toundras napées de brume, où se lèvent des fantômes venus des âges anciens ; le ciel de feu, brûlant de son incarnat les horizons.

Et, j’ai déroulé le parchemin de l’Eurasie, de l’estuaire de la Loire jusque dans la baie de Magadan – dernière grande ville à l’Est – là où naît le jour et vient mourir trois ou quatre heures d’avion plus loin, dans le firmament des Amériques.

Si le monde avait un bout, Magadan pourrait sans inconvénient prétendre au titre. C’est en ce sens que je me tiens sur l’une de ces extrémités, au delà desquelles les ecclésiastiques du Moyen-Âge pensaient sombrer dans le vide sidéral, vaciller du disque terrestre, emportés à jamais par de funestes flots. Et bien, comme Gagarin face à la dernière frontière, je n’ai pas vu le visage de dieu. Juste celui du Pacifique qui s’étendait au loin.

Il m’aurait suffit de passer ces kilomètres qui tranchaient les cartes, de la presqu’île des tchouktes à la pointe de l’Alaska, pour gagner vingt-quatre heures de plus. Le voilà, le temps retrouvé.

Le temps retrouvé

La vérité sur Magadan

Vendredi 7 juillet, Magadan

La vérité, c’est que la ville se tient, tranquille, bien au fond de la petite baie, à l’abri des écharpées de la mer d’Okhotsk. De timides montagnes, tachetées de névés – derniers gardiens des lieux en l’absence de l’hiver – couronnent la cité Pacifique et, les frondaisons, épargnées par les saillies halines, bercent de leurs murmures la promenade des amoureux. La baie, orientée au Sud-Ouest, se cerne dans le soir d’un horizon de feu où se mêlent l’orange et l’incarnat, pareils au grand final accordé par le jour. Cette manifestation quotidienne de la nature masque le gris des vieux immeubles et des trottoirs éclatés par l’érosion.

La vérité, c’est que Magadan est belle et se relève doucement chaque matin. Les jeunes gens vont, comme partout, se réunir, écouter de la musique dans le parc longeant la rue Gagarin et la perspective Lenin, et dont les allées se bordent de pins nains et de pissenlies pollinifères, dont les parachutistes s’envolent à travers de hautes herbes et de vieilles arabesques noires forgées. Les amoureux s’embrassent sur les bancs publics et semblent arrêter autour d’eux la marche du temps.

La vérité, c’est qu’ici le climat est plus doux et le Pacifique vient offrir ses chaudes caresses à la péninsule au Sud.

La vérité, c’est qu’à ma rencontre dans un bar du port, une jeune fille jette timidement ses yeux à terre. Je lui redresse son joli menton et lui adresse le plus beau des sourires. Et nous voici, mon accent et moi, susurrant dans la chaleur du fumoir : « Can i give you a kiss mademoiselle ? »

Et c’est dans la mâtiné, après plusieurs heures et une ellipse de gentleman, que je rentre m’écrouler à l’auberge.

La vérité, c’est que Magadan semble épargnée de la rumeur du monde et, que chaque étranger y apparaît comme un égaré, naufragé ici on ne sait comment ni pourquoi.

La vérité, c’est que Magadan est la fin de la route.

La vérité sur Magadan

Sur la route des os

Du mercredi 28 au vendredi 30 juin, 2000 km, sur la Kolyma highway, entre Iakoutsk et Magadan.

09:00 et de nouveau sur la route ! Et pas n’importe laquelle cette fois. Je bringuebale sous le soleil de la Kolyma highway, la mythique route des os, terrassée de 1932 à 1953 par des légions et des légions de zeks et sous laquelle reposent les carcasses des pauvres bougres morts durant cette trouée pharaonique à travers la Iakoutie. Chilly nous balance un rock’n roll For your love de tous les diables dans la carlingue. Les truckers fusent dans la poussière et nous nous engouffrons à tombeau ouvert dans la chaleur des traînées aveuglantes. Mad Max peut bien aller se rhabiller ! Les anges de la mort, les aigles de la route se trouvent assurément sur ce pan de la planète.

Les seuls articles et forums internet, faisant mention de cette route, évoquent la M56 (Route Magistrale n•56 ou encore R504) comme l’une des routes les plus dangereuses au monde. Un risque sérieux de mort est à mettre dans la balance avant de s’y engager. Les différentes manières d’y perdre la vie y sont listées : rencontre avec des ours affamés, encéphalite à tique semi léthale, accident de la route, crime et piraterie routière (la route est décrite comme un espace sans loi), disparition… Ils ont oublié de citer enlèvement par les aliens et entrée des enfers (« Vous qui vous aventurez ici, abandonnez tout espoir »).

Bref. Me voilà avec un ticket aller simple pour Magadan, la porte du Pacifique, sur les deux-milles bornes de la route de la mort, toujours vers l’Est.

A bord du véhicule, je rencontre Malou et Lucette, deux françaises (Et oui nous sommes partout ! Malgré la retraite de l’empereur, nous exerçons notre soft power à travers tout le continent ! ), accompagnées du célèbre guide Alexey Golovinov. Ils s’en vont passer une semaine en compagnie d’une famille evenks, près de Khandiga.

Au bout de quelques centaines de kilomètres, nous nous arrêtons manger. Les russes expédient leurs assiettes en dix minutes montre en main. Davaï, davaï ! Pas le temps de traîner ! On n’est pas là pour acheter du terrain ! La route nous attend.

00:20 le mini bus tente de traverser la Vostochnaya Khandiga. On reste coincés un moment au beau milieu de la rivière. Le véhicule est empêtré dans la flotte, les roues coincées par de grosses pierres. Autour de nous, j’aperçois quelques feux de camp. Les chasseurs se marrent bien. Heureusement au bout d’une demi heure, un camion qui passait par là nous tire du cour d’eau.

08:30 Je débarque à Ust-Nera. Moi qui pensais avoir une journée de répit, j’apprends par la responsable du seul hôtel de la ville qu’un taxi sera là, prêt pour quatorze heures. Il n’est pas sûr qu’il y en ai allant jusqu’à Magadan dans les jours suivant. Tant pis. Je suis trop crevé et paie les mille roubles demandés pour grimper mes sacs et dormir trois ou quatre heures sur un pageot digne des pires marchands de sommeil. J’use la corde à ne plus tenir en l’air ces jours ci. J’aimerai bien parfois passer rien qu’une nuit, sans avoir à programmer un réveil, ou à me demander si le téléphone, la police, ou un groom ne va pas venir me sortir contre mon gré des bras de Morphé. Un ermitage, une forteresse de solitude en somme. Idée à garder de côté…

15:30 et à toute berzingue, nous partons enfin ! Autour de nous, de vieux monts pelés et dégarnis, ridés par les ravines et la marche du temps, nous observent muets. Sur le synclinal, les pins nains hérissent pareils à de vieux sourcils fatigués. Le fond du talweg de la Kolyma que nous parcourons est marquant de la décrépitude du relief qui peine à lutter contre les saillies cryoclastiques, dommages collatéraux des saisons belliqueuses de Sibérie orientale. À 80 km/h, le paysage infuse lentement sur mon regard et se soulève le vent des époques qui draîne, marque la géographie et abrase les arpents de ses stigmates.

04:00 Nous nous arrêtons dans un café pour grailler à toute vitesse (première fois depuis notre départ de Ust-Nera. J’avais une de ces dalles ! ). Un café, un jus de fruit et deux pirojkos fourrés d’une granuleuse pâte noire, semblables à des œufs de poisson sucrés, mais dont je ne préfère pas connaître l’origine. Cinq minutes plus tard (C’est incroyable la vitesse à laquelle fulgurent les russes quand il s’agit de rester dans l’action, dans le mouvement ! ), nous reprenons la route et descendons vers le Sud.

La poussière qui m’asséchait la gorge la veille a laissé place à une humide brume recouvrant la trace de son frais manteau. L’air halin est différent. Le ciel plus reposant. Le Pacifique s’étendra bientôt devant mes yeux. Un maritime comme moi sent ces choses là et d’autant plus après un mois passé à sans cesse courir à travers toutes les Russies.

Sur la route des os

Les vautours de Iakoutsk

Lundi 26 juin, Iakoutsk, au Lena Hotel.

Iakoutsk : l’Asie prisonnière, éloignée de tout, dans les griffes d’une vieille cité soviétique. Les voies de communication terrestres avec le reste du pays se résument au fleuve Lena, parcouru par quelques rares navires en provenance de Lensk au Sud-Ouest, et deux des plus dangereuses routes au monde, la Lena highway, longeant le fleuve sus-cité, ainsi que la Kolyma highway, rejoignant Magadan sur le Pacifique.

Séjourner dans le centre-ville revient extrêmement cher. Et il est très compliqué d’y trouver un hôtel à des prix abordables. Et pour cause, Iakoutsk n’est pas une ville très touristique, avec ses rangées de barres à l’architecture stalinienne étalées sur des kilomètres et des kilomètres. Les hôtels sont principalement fréquentés par les hommes d’affaires, nouveaux riches moscovites, ponctionnant le sang de la Russie, tels de jeunes vautours déchiquetant le cadavre encore chaud de l’URSS. Ils sont en mission commandée sur le terrain, veillant à la bonne marche des mines d’or et de diamants iakoutes. L’aéroport est leur sasse de téléportation vers le faste de Moscou.

Au Sherlock’s Pub, je rencontrais deux de ces spécimens. J’eu souhaité leur crier « Ne faites pas ça ! Ne répétez pas les mêmes erreurs qu’à l’Ouest. » Mais il était bien trop tard. J’avais vingt-six ans de retard sur la date de péremption et les esprits étaient déjà aveuglés par les chimères du libéralisme. Je fermais donc ma gueule, leur fit un sourire crispé et avala d’un trait mon russe blanc.

Les vautours de Iakoutsk

Highway to Hell

Dimanche 25 juin, de Tommot à Iakoutsk sur la Lena highway.

En débarquant de l’Amoura Yakutskaya Maguitral en gare de Tommot (le terminus passager), je me suis fait alpagué par la police locale, bien enclin à vérifier mes papiers. Après avoir fait part à l’inspecteur de ma « profession » d’écrivain, le ton se fut immédiatement plus accueillant et les questions sur mon visa d’affaire se sont vite éludées. On m’invite au restaurant, trinquer à la vodka, partir en patrouille sur la rivière. Je passais quasiment pour un vip, un roi-mage, Tolstoy descendant du train… Bon OK lecteur, j’exagère un peu. Mais l’idée est là.

Quelques heures plus tard, me voilà rendu à pleines blindes, à bord d’un vieux tacot, sur la Lena highway (la portion sud de la mythique M56), 454 km entre Tommot et Iakoutsk, une route de tous les enfers. Les semi-tonnes que nous croisions avaient les yeux rivés sur les femmes dénudés des clips diffusés dans l’habitacle. Des caps aléatoires en somme… Nous traçions droit vers le Nord, à 100 à l’heure sur la terre battue, volant par dessus les nids de poule, déglingués à nous en faire décoller des sièges, poussière au vent. De l’asphalte Pour quoi faire ? L’hiver et la débâcle eurent vite fait de s’en débarrasser. Another brick in the wall faisait résonner ses violons à travers la nuit. Allions-nous réveiller la Sibiir, la terre qui sommeille, et voir les golems, ents et autres marcheurs blancs quitter leur retraite pour escorter notre caravane ? Que sais-je ? Au loin, le Soleil brûlait déjà sur l’horizon. Tout était épique.

Arrivés au chevet de la Léna, nous primes un traversier pour gagner Iakoutsk. Non d’un sakha, il est des villes qui se méritent !

Highway to Hell

Et BAM !

Vendredi 23 juin, à bord du Baïkal Amour Maguistral – changement à Tynda – puis, sur l’Amoura Yakutskaya Maguistral.

La taïga, imperturbable, se déroule devant mes yeux. Face à moi, plaines et plateaux, forêt sauvage et infinie, où serpentent les fleuves immenses, langues fauves et indomptées. L’eau, le bois, les animaux y sont à profusion et ne se soucient guère des empires qui naissent et s’effondre dans le lointain. Bouleaux, pins, cèdres, épicéas se dressent par millions comme la plus grande et silencieuse des armées. Sur ces terres, rien n’est à personne. Et le royaume des coureurs des bois s’étend à l’horizon, partout où il leur est permis de porter le regard. Y apposer des clôtures reviendrait à leur faire insulte. Que l’œil poursuive jusque dans la tombe le premier à oser l’affront ! L’Homme, qui n’est pas maître en la demeure, n’a que servitude de passage.

Ainsi, le BAM ballotte vers Tynda comme l’AYaM vers Tommot. Tous deux prient la taïga millénaire de leur pardonner le dérangement.

Et BAM !

Et pour quelques kopecks de plus

Jeudi 22 juin, gare d’Ust-Kut.

J’attends le platskart de 13h35 à destination de Tynda. Ma tentative de voyager sur la Léna s’est soldée par un échec. Ouvres bien grandes tes mirettes lecteur. Je raconte : Les seuls forums internet faisant mention de ce trajet indiquent un embarquement passager, avec vente de tickets, à partir du port de Lensk au Nord-Est. Il est toutefois immaginable, avec quelques contacts et parlant bien le russe, de convaincre un capitaine d’effectuer la portion manquante à bord de son porte-conteneurs.

J’ai donc parcouru les 6km séparant la gare du port d’Ust-Kut. Une ou deux épiceries de nuit, quelques russes pleins de vodka, des canalisations aériennes traversant la route défoncée, des hardes de chiens errants, carquasse entre les cros. Ambiance ! Pas de doute possible, je suis bien en Sibérie !

Devant le port, aucun guichet, seulement des ouvriers allant et venant, personne ne parle un mot d’anglais et un agent de sécurité qui reste muet à mes questions. N’y avait-il aucune communication possible ? Soit je fut mort et, comme Patrick Swayze, personne n’eu pu m’entendre ; soit je présentais une touche pas possible, après deux jours sans douche, et l’on m’eu pris pour un noctambule alcoolisé, venu s’échouer là où il y avait de la lumière. Bref. L’Univers faisait bloc contre moi.

Je profite des 6 km du retour pour appeler ma mère et lui donner quelques nouvelles, avant qu’elle ne sollicite Emmanuel Macron, la garde républicaine, la Patrouille de France et la deuxième DB à mon secours.

De retour à la gare, je prépare ma phrase en russe, demande un billet pour Tynda et tends mon passport à la guichetière. Attends voir lecteur, ça n’est pas terminé ! Des yeux ronds s’écarquillèrent face à moi. Branle-bas de combat dans la petite gare. Mais qu’ai-je fait encore ? Prononcé le nom de Voldemort ?! Et que je sors du bureau, que j’appelle la sécurité, le chef de la police locale… enfin toute la Russie du coin. Tout celà car il n’y avait pas de train avant le lendemain. Non d’un moujik en sandales-chaussettes ! Il suffisait de me pointer les dates, comme d’autres avant eurent l’idée de le faire.

Je disais donc : arrivée du chef de la police. OK Hugo. On est en Russie. Tu as environ 2000 roubles sur toi (il parrait qu’ils font leurs farouches, leurs vexés, quand on n’y met plus les formes, qu’on leur tend les talbins sans protester, façon occidental conquistador). Mais en l’occurence non. Le gonze parle anglais, réprimande la préposée aux billets qui aurait pu se dépatouiller sans lui (je suis d’accord). Pas de raquet, clique claque, l’affaire est faite.

Après quelques blagues sur Louis de Funès et le gendarme de Saint-Tropez, j’ai droit à une escorte personnelle jusqu’au seul hôtel de la ville, en face de la gare, le Lena Hotel, formica bleu-gris, lettres d’or, simili cuire bleu nuit. Bienvenue dans les années 1960 !

Ce matin, 8 heure, coups de téléphone dans la chambre. Ce doit être une erreur. Je ne décolle pas du pageot. 8h12, on frappe. Je saute dans mon pantalon et ouvre. Non non, je ne parle toujours pas russe (l’impression d’être Bill Murray dans Lost in translation)… OK. Je finis par comprendre : l’heure de départ indique 8h00 en russe et 12h00 sur le paragraphe en anglais. On nous l’a pourtant assez répété à l’école : ne pas faire de copié-collé sans bien relire sa copie !

Non, non, j’vous l’jure ! On peut s’y faire à la Russie. Il faut juste garder ses pompes pas trop loin de soi, façon hobo des chemins de fer, avec le risque de se faire virer de partout, torche électrique droit dans les yeux.

Et pour quelques kopecks de plus

Pour une poignée de kopecks

Mardi 20 juin, gare de Taïchet.

À bord du train qui rebrousse le pays, je fais la connaissance d’Artyom, la vingtaine, timide. Nous discutons de tout et de rien, nos études, l’avenir, les jolies russes aux yeux bleu (il est des sujets qui mettent tout de suite d’accord). Il aimerait bien visiter la France. Je lui laisse mon adresse.

Finalement, les jeunes russes et les jeunes européens ont bien plus en commun que ce que les médias ainsi que nos gouvernements tentent d’infuser dans les esprits. La Russie n’est pas le Mordor. Seules de sombres lignes, tracées sur les cartes par de sombres cré… gouvernements, nous séparent les uns des autres.

Je profite d’un changement en gare de Taïchet pour faire un point sur l’itinéraire à venir. Iakoutsk est une ville qui semble se mériter. C’est un premier saut hors des sentiers battus, des itinéraires touristiques éprouvés par les trois sacro-saints guides (le Routard, le Petit Futé et Lonely Planet). Et en effet, la plupart des européens et nord-amerloques rencontrés sur le rail se cantonnent aux auberges de jeunesse, visitent Saint-Pétersbourg, Moscou, font escale à Irkoutsk ou Oulan-Oude et fuient vers Vladivostock ou Oulan Bator. Il parait d’ailleurs invraisemblable pour les locaux qu’un étranger cherche à atteindre les régions du Nord-Est.

Deux choix s’offrent alors à moi pour gagner la Yakoutie : soit poursuivre le BAM jusqu’au hub ferroviaire de Tynda, puis atteindre le terminus passager de Tommot à 400km au Sud de Iakoutsk, et enfin la ville des sakahs en 15 heures non-stop de taxi-omnibus. La seconde solution (d’après les guides) consistant à s’arrêter au port fluvial d’Ust-Kut et embarquer sur la Léna. Je croise les doigts et décide de tenter cette dernière.

À l’occasion d’un arrêt, je suis réveillé par la police qui s’adonne à un contrôle canin des wagons. Rien à fiche, je reste sur ma banquette. Je suis un eurasiatique de la côte ouest et je vais où je veux. L’Est, l’Ouest et moi au milieu. Rien à branler de leurs conneries ! La Russie et ses contrôles commencent à me les briser menues. On me demande d’ouvrir ma petite valise (ils ont lâché l’affaire en apercevant mon sac de 90L).

« – Qu’est-ce qu’il y a dans cette trousse ?
– Des crayons pour écrire.
– Et dans cette housse ?
– Un appareil pour les plans des fusées SS20.
– Hein ?
– …un appareil photo. »

Ils s’arrêtent là. Je rêve alors d’une valise pleine à craquer de petites boites façon poupées russes…

Je descend ma casquette sur les yeux et, pour une poignée de kopecks, commence à siffloter le titoli de Ennio Morricone.

Pour une poignée de kopecks

À bord du Transsibérien

Du dimanche 11 au vendredi 16 juin, à bord d’un platskart à destination d’Irkoutsk – escale d’une nuit à Perm avant de passer en Asie.

Il y a quelques jours, j’ai pu faire la connaissance d’un jeune couple de français  au Cuba Hostel à Saint-Pétersbourg. Thomas a des cheveux d’argent, mais ses traits timides traduisent la détermination d’une jeunesse qui semble s’accrocher. Marine a les yeux pétillant, remplis de projets, de soleil et d’espoir. Eux aussi veulent tailler la zone, prendre un peu de temps avant de revenir à la routine. Ils sautent dans un train en direction du Baïkal, puis ce sera la poudre d’escampette à travers les steppes mongoles. Ils sont simples et beaux. Je me remémore alors les vers d’un vieux poème de Prévert : 

« Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne
Et c’est seulement leur ombre qui tremble dans la nuit. »

Ça sent le chaud et le saucisson dans la voiture n#1. Les passagers s’installent comme dans un salon, sortent les tongues et étalent les tablettes de formica gris marbré de leurs victuailles. Les deux provodnistas en uniformes veillent à la bonne tenue de leur wagon qui file droit sous le cliquetis régulier des jonctions inter rails. 

Les cloisons d’acier du platskart sont revêtues d’une lourde couche de peinture au plomb à la couleur crème. Tout y est conçu au centimètre près, afin que les cinquante-quatre passagers de notre voiture puissent tenir sur des couchettes rabattues, fixées aux cloisons par d’épais crochets, comme fussent agencés les quartiers de sous-mariniers d’Octobre Rouge. Nos couchettes : des panneaux métalliques mattelassés et recouverts de sky ocre-rouge. On y déroulait de fine couches blanc cassé rayées de noir qui n’ont probablement pas été remplacées depuis le dernier plan quinquennal des années 1980. Chaque platskart (ou jiotski) comprend six couchettes et nous partageons un café sur la tablette centrale. L’eau chaude tirée au samovar en bout de voiture (qui, avec thermomètre et baromètre à aiguilles, ressemble étrangement à une version réduite de la machine à glaçons du Dr Emmett Brown) fume sur le carré de la vitre depuis des kroutchkas dont les anses de fer forgé furent scisellées aux armes de la RZD (compagnie des chemins de fer russe).

On se croirait presque dans l’un des films de Wes Anderson, à bord du Daarjealing Limited, ou au sein de l’institution du Grand Budapest Hôtel (des draps d’une blancheur impeccable sont d’ailleurs fournis à chaque passager par les provodnistas). Dans ce serpent d’acier, tout me paraît vieillissant, polis, patiné par le temps, mais pourtant bien conservé car soigné, ciré, briqué, tel un vieux sous de collection. Cela tranche de l’extérieur et des trolley-bus crissants et couverts de suie, soulevant la poussière des cités soviétiques. Tout y est brut, de cuire, de vapeur et d’acier. Rien à voir avec nos trains ouest-européens qui ont progressivement prit l’allure de fragiles et menus tramways de plastique. Ici, la carlingue craque de partout à chacun des arrêts et les wagons semblent rebondir d’un rail à l’autre, comme une Lada Niva dégingandée ferait danser ses essieux sur le chaos d’une piste de montagne. Le Transsibérien crève l’immensité à travers la nuit des taïgas. Ses hublots sont pareils aux dernières lueures que projette l’humanité sur le bouclier sauvage et mistérieux de l’Eurasie.

À l’approche du solstice d’été, notre boîte à sardine géante, cannellée comme une conserve de borsch, dont la coque de métal est vernissée d’une épaisse croûte à navire grise et liserée de rouge, prend des airs de banïa ! Le mercure flirte avec la barre des 35• C et l’eau chaude coule kroutchka après kroutchka afin de ralentir les effets de l’autocuiseur. Soixante-cinq heures de fournaise entre Perm et Irkoutsk ! On était canés sur nos draps pareils à de gros lézards graisseux en plein caniard.

À chaque escale de notre train, dans les petites gares du pays, de vieilles babouchkas coiffées de fichus colorés vendaient, pour quelques dizaines de roubles, truites et ombles salés retenus, crevés par les yeux, sur des tiges de métal, ainsi que des beignets frits (les pirojkis), fourrés d’oeufs, de viande et de prunneaux.

Après une soirée arrosée à la bière en gracieuse compagnie des demoiselles de Perm, nous reprime le train, accompagnés cette fois par toute une escouade d’artilleurs en régiment à Krasnoïarsk.

Vers trois heures du matin, je m’éveillait. La lumière de juin perçait déjà le flanc des taillis de bouleaux. Elle lançait ses flashes à travers le compartiment. Entre les jours qui ne cessaient de s’allonger, les décalages horaires journaliers, ainsi que l’inactivité et les ronflements des cinquante-trois autres passagers, mon sommeil fut quelque peu intermitant. J’attrapais mon carnet de notes et inscrivais les lignes suivantes :

« Assis depuis son poste d’observation, se laisser gagner par le poème, le crayon à la main. Les mots sont là. Il suffit de les remettre dans l’ordre. Rêvasser, regardant le flôt des passants. Changer la manière dont on boit son café. Quitter les quartiers transitionnels de la contre-culture urbaine pour s’élancer sur la route, à bord d’un Pacific Express, sans feu ni lieu, dans une équipée fabuleuse et sauvage, toujours vers l’Est, jeune, éternellement. »

Le lendemain, arrivés en gare d’Irkoutsk, on a débarqué sur le quai tous sacs dehors, suintant, faisandés, fumés comme des lardons.

À bord du Transsibérien

« Circulez, y’a rien à voir ! »

Mercredi 7 juin, Moscou.

Le monde a changé. Celui qui observe de ses yeux seuls, sans y draper le voile, le filtre d’un écran, semble adopter un comportement anormal, voire louche. Laissez glisser votre regard le long des voûtes dans l’une des gares de Moscou, sans l’intermédiaire de quelque appareil électronique, et les agents de sécurité vous regarderont d’un air tendu et l’œil soupçonneux. Si vous désirez profiter de la vue depuis un belvédère ou les coursives d’une église, n’oubliez pas de vous décaler afin de laisser le champ libre à la population bionique qui ne manquera pas de vous rappeler sa priorité sur les cro-magnons de votre espèce.

L’espace public, lui aussi, n’est pas en reste. Les bancs ne servent pas à se reposer, mais à attendre que l’on vienne vous chercher. Les cafés ne sont pas là pour que l’on vienne y écrire son journal, mais pour y consommer montre en main sa boisson. Les parterres gazonneux ne sont pas prévus pour faire la sieste, mais comme arrière-plan des photographies de l’homo electronicus. De manière générale, nous ne sommes plus admis à demeurer, à prendre notre temps à travers l’espace (qu’il soit public ou non d’ailleurs). Nous sommes sommés de circuler.

Ce constat fut celui du mouvement Nuit Debout, avorté dans l’œuf à l’été 2016. Ses militants souhaitaient simplement, par une ré appropriation de l’espace public, retrouver un peu de temps perdu. Personne ne les a écoutés. Le gouvernement fut-il trop occupé à faire passer de force une réforme anachronique et les petits bourgeois à la plage, à lire des livres Kindle sur leurs tablettes Apple. Que cela soit dit. Allez bien tous vous faire *#/!+# !

« Circulez, y’a rien à voir ! »

Sous le soleil de minuit

Samedi 3 juin, Saint-Pétersbourg.

C’est sous un soleil de minuit que j’ai dû traverser trois check points : un finlandais et deux russes. Passer la frontière dans la nuit, avec un visa d’affaires obtenu quasiment sous la table… Je m’imagine déjà aux côtés de Tom Hanks sur le pont des espions !

Le jour ne s’est pas couché, moi non plus ! À l’approche du solstice d’été, la Venise du Nord est en proie à quelques insomnies. Les pétersbourgeois se mettent alors à l’heure espagnole, mais ne semblent pas polyglottes pour autant. Dans le plus grand pays du monde, le russe est déjà la langue d’échange entre les différents sujets fédérés. Voilà une bonne occasion d’apprendre la langue !

Sous le soleil de minuit

Sub pop, friperies et nan kebabs

Vendredi 2 juin, Helsinki.

J’attendais le car de 22h30 devant une pinte de blonde. Celui ci devait me dépoter dans la nuit jusque sur le Triangle d’Or à Saint-Pétersbourg. Autour de moi, de jeunes blonds nordiques, bien proprets  des classes extorquantes, sirotaient des bières afterwork dont le prix est clairement du foutage de gueule pour un français comme moi. Est-ce vraiment de la valeur ajoutée que de patauger six à huit heures par jour sur Adobe indesign à faire varier les teintes sur des curseurs factices ? Où est donc passé le peuple qui, au cœur de l’hiver, a érigé ces cités ? Un jour viendra où l’armature lourde qui charpente les villes de ce pays aura totalement périclité. Mais alors, sur quoi vissera-t-on le plexiglas des opérations marketing ?  Telle une troisième génération abreuvée de burgers et de télévision, grouillant sur la carcasse des deux précédentes, les trentenaires urbains ont quelque-chose de la décadence des empires (Vous pardonnerez votre serviteur, mais rester trop longtemps en ville le rend quelque peu misanthrope sur les bords).

Après avoir traîné mes savates dans trois capitales d’Europe du Nord, j’ai pu constater que l’industrie touristique n’en perd pas une ! Tout nouveau courant culturel, musical ou vestimentaire semble comdamné à se faire récupérer par le dispositif marchand. Ce fut le cas du courant hipster, dernier mouvement alternatif en date, réchauffé du très-fond de l’Amérique beatnik des années 1940. À cheval entre de vieux étudiants en Lettres fortunés et les bourgeois boêmes des faubourgs gentrifiés, ces amateurs de sub pop américaine à la The Shines ou Cigarette after sex s’adossent à la société de leurs parents et squattent, au cœur des métropoles polynucléaires, les restaurants asiatiques, les galeries d’art et les friperies seconde main. Cette culture remise au goût du jour à la fin des années 2000 est malheureusement tombée dans les griffes des publicitaires mercantils, comme l’explique Matt Granfield, dans son essai critique HipsterMattic, parru en 2011.

Sub pop, friperies et nan kebabs

À bord du Mariella

Mardi 30 mai, à bord du ferry Mariella.

Nous sommes partis depuis environ deux heures. Le navire commence à tanguer. Je monte alors au pont bar-restaurant pour me prendre une pinte de brune. Au milieu de la mer Baltique, cela devrait faire contre-poids… Moi qui, pour diluer mes pensées, pensais avoir troqué le carton de bière pour le carnet de bord !
Ce weekend, j’ai retrouvé mes parents venus à Stockholm pour visiter la ville. Ils ont traversé le Nord-Ouest de l’Europe en trois jours. Je leur ai échangé ma randonneuse et mon attirail de sacoches contre un sac à dos de quatre-vingt-dix litres. Ce sera tout de même plus pratique pour traverser le Sud de la Russie en train. Et pour cause, il n’existe pas de compartiment prévu pour les bicyclettes à bord du Transsibérien, du Baïkal-Amour Maguistral (BAM) ou encore, de l’Amouro-Iakoutskaïa Maguistral. Il m’eu fallut démonter mon vélo puis le ranger dans un grand sac à chacune de mes escales dans les villes russes. Je trouverai un autre moyen de déplacement pour parcourir les deux-mille kilomètres qui séparent Iakoutsk de Magadan.

À bord du Mariella

Visions du soir

Mardi 23 mai, quelques kilomètres au Nord de Nyköping.

Lorsque l’on s’attarde en fin de journée à proximité de l’orée des bois, notre vision se prête parfois à quelques rêveries chimériques.
Ces forêts sont magiques et ne dévoilent leurs secrets qu’à ceux qui osent s’aventurer au-delà du point du jour auquel le monde des Hommes, par le glas répété du hibou, est sommé de se retirer.
Le sommet des pins s’agite alors. Est-ce le vent, les faisant vaciller comme se balancent les mâts de voiliers dans une baie malmenée par le roulis de la houle, ou peut-être la marche silencieuse des ents, géants millénaires des forêts ? À la cime des beauprés de la lisière ou bien des arbres d’artimont et de misaine, les sentinelles sont de quart. Depuis leurs hunes, ces gabiers volatiles alertent de leurs cris la progression de l’assaillant.
Des ombres se profilent sur le taillis de l’orée. Parmi les chevreuils, ayant patiemment attendu le soir pour venir paître sur les prés, je crois apercevoir quelques centaures se risquant au-delà des bois et, juché au sommet d’une colline, la silhouette cernée par un bleu percé de l’incarnat du crépuscule, comme un cervidé sur deux jambes et dont le crâne cornu me scrute dans la pénombre.

Visions du soir

Par les chemins de traverse

Mardi 16 mai, Hultsfred.

Le réseau routier nervure mes cartes de lignes rouges et ses lames d’asphalte viennent scarifier les forêts sur des centaines de kilomètres.

Cette toile d’araignée qui innerve la Suède est semblable à celles des autres grands pays du Nord.

Elle charpente la terre et conduit la marche des Hommes sur les forêts. Ces derniers s’organisent en grappes sur les points névralgiques qui boulonnent l’armature. Toutefois, cette géographie du front pionnier connaît quelques limites quant à sa fluidité.

Si les infrastructures lourdes qui tronçonnent la côte Est sont plutôt bien développées (lignes ferroviaires, autoroutes), les capillaires routiers, plus accessibles  aux bicyclettes,  font immanquablement défaut.

Je dois donc régulièrement prendre quelques transversales en direction des petites villes de l’arrière-pays et, pour cela, par les chemins de traverse, m’enfoncer un peu plus au cœur des forêts.

Celles du Sud de la Suède sont pareilles à un chaos de végétation. Les bois poussent, gravissent, meurent et se retombent les uns sur les autres, dans un enchevêtrement de branches rompues et de jeunes ramures avides d’en percer la canopée et de goûter à la lumière azurée dont, à la manière d’un vieux kaléidoscope dans lequel les cristaux bleutés et turquoises de mer serties de rameaux s’entrecroisent, les cannelures clignotent à travers le feuillage.

Le sol, sur lequel repose cette architecture de bois, alterne entre des tapis secs d’aiguilles de pins rougies par le soleil et des contre-marais attenant aux lacs, où des conifères viennent y prendre racine dans un jus noirâtre et croupi par le temps.

Ici s’écrit un récit où l’homme n’a pas voix au chapitre.

Il m’arrive parfois de ralentir la cadence du pédalier lorsque je viens à entrer dans une forêt, voire même de stopper complètement la machine et tendre l’oreille pour en écouter plus attentivement les murmures.

On entre parfois dans les sous-bois comme dans un lieu saint.

Le silence des invités est de rigueur afin de ne pas perturber la communion des habitants et, par là même, la magie des lieux. Les forêts, comme la vue qu’offrent certains sommets de montagne, se prêtent parfois au silence. C’est à cet instant que me reviennent en tête les paroles d’une chanson de montagnards, apprise il y a fort longtemps en colonie de vacances dans les Pyrénées : « …À deux mille, on s’appelle par son prénom. À deux mille cinq cent, on se tutoie. À trois mille, quand on est en haut du mont, il n’y a que le paysage et toi… ».

Par les chemins de traverse

Les forêts et les Hommes

Jeudi 11 mai, Karlskrona.

Dans ma traversée de l’arrière-pays suédois, dans la transversale entre les villes de Malmö depuis le détroit et Kristianstad sur la côte sud, de petites maisons de bois rouges, aux poutres et pannes peintes de blanc, s’émiettèrent le long des routes, perçant les forêts au détour de quelques clairières.

Elles se tiennent là, non comme leurs cousines de France dont briques, grès et granite pourfendent les siècles, mais au seul dessein d’en retenir la chaleur quelques hivers durant. C’est en cela que chacune possède son lot de stères attenant et dont l’usage exige que l’on y conserve sur ses terres un droit de coupe pour le bois de chauffe. Ici, presque tout est un emprunt contracté auprès des forêts, du bois du bâti jusqu’aux parapets de moraines délimitant les prés.

Il y a de cela au sein des contrées du Nord, comme une sorte d’arrangement, de contrat tacite passé entre la Nature et les Hommes qui l’occupent. De là même que l’on vient s’installer, construire un foyer sur un lopin de terre, ce n’est qu’un emprunt le temps d’une vie ou de quelques années, une concession octroyée par les forêts avant que, le jour venu, elles ne réapparaissent et se réapproprient discrètement le fruit de ces parcelles retrouvées.

L’omniprésence des forêts dans les royaumes du Nord, comme dans les fédérations de Russie et du Canada ainsi que, du fait de la subsistance de relictes de droit sarde, dans quelques régions reculées des Alpes, pousse leurs habitants à s’arranger seuls avec elles et, en ce sens, à ne demander d’autorisation à personne pour en récolter les ressources. Et comme un échange de bons procédés, en contrepartie de constructions légères n’offrant que peu d’impact sur le milieu naturel, ces locataires de long-terme entretiennent des droits coutumiers de chasse et de coupe ou parfois se les arrogent un peu à la manière des coureurs des bois de Nouvelle France. La dualité des saisons et la fureur de l’hiver rendent presque nécessaire ce rapport étroit et d’autant plus implicite entre l’Homme et les forêts. Ainsi, il apparaît que l’Homme hors-sol, habitant des plaines d’Europe occidentale, par le carroyage administratif qu’il exerce sur le relicat naturel, ait perdu cette relation particulière avec son milieu.

C’est un peu le jeu des aventures que de quitter ces espaces régis ou le lien est rompu, pour atteindre par les chemins noirs des cartes ces lieux préservés où le rythme des Hommes bat de concert avec celui des forêts.

Les forêts et les Hommes

Copenhague

Mardi 2 mai, Copenhague.

J’ai parcouru les îles danoises en trois jours, du port de Gedser au Sud, jusqu’à Copenhague sur le détroit. Le Danemark est le pays du vent ! Ce dernier s’engouffre dans le long couloir que crée la mer Baltique au Nord-Est et vient balayer les côtes du petit royaume qui ne lui offre aucune résistance. La houle des flots semble se prolonger jusque dans les champs de blé et de maïs que la brise vient caresser. Des réalisateurs modernes auraient sans doute dégainé tout un escadron de drones avec caméras embarquées. Tandis que je pédalais incliné contre les bourrasques, les crêtes d’or et d’azur scintillaient tout autour de moi.

Je cherchais ma route sur la carte quand soudain, un homme long et mince d’une trentaine d’années est venu me proposer son aide. Je lui faisais mention d’un camping au Sud de la ville quand il me proposa gîte et couvert chez lui, sa femme Katia et leur fille Andrea âgée de deux ans. Je n’avais pas l’habitude de ce genre d’invitation spontanée, j’ai pourtant accepté. Cela me fera au moins une ou deux nuits de moins à dormir dehors. Je discute beaucoup avec Mads, mon hôte improbable. Il me donne un tas d’astuces de cycliste voyageur dans un aussi bon anglais que le mien et avec un accent danois pour le moins prononcé. L’appartement n’est pas très grand, je sens bien que je ne pourrai pas rester très longtemps.

Mercredi 3 mai, Christiania.

À première vue, la cité libre de Christiania, localisée à l’Est de la péninsule de Christianshavn au Nord de l’île Tarnby, ressemble aux autres camps retranchés européens. Des cabanes de bois bariolées, faites de planches, de palettes et de panneaux récupérés à droite à gauche, jouxtent d’anciens entrepôts de briques rouges. Cette cour des miracles s’étend sur moins d’un kilomètre, de la Bådsnands Stræde, au Sud-Ouest jusqu’au bastion de Vinhelns au Nord-Est. Le bitume des routes d’accès a progressivement été arraché par les habitants et laisse apparaître les pavés de l’ancienne voirie rurale. Une rue, ainsi qu’une place entière sont exclusivement réservées à la vente du cannabis sous toutes ses formes.

Il existe quelques artisans à Christiania. Néanmoins, il faut bien s’enfoncer dans le village pour les dénicher. J’ai pu trouver un artiste peintre vendant des cartes postales, un forgeron créateur de luminaires, ainsi qu’un sculpteur de vaisselle en bois. Toutefois, ces derniers se retrouvent noyés parmi les stands pour touristes. Et en effet, on a à peine eu le temps de passer le porche d’entrée que l’on se retrouve plongés dans une marée d’échoppes temporaires, de vendeurs ambulants et de commerçants à la sauvette. Ces petits vendeurs de tee-shirts et de portes-clefs que l’on peut retrouver aux pieds de la tour de Pise ou de la tour Eiffel à Paris. Les trois points jaunes du drapeau de la ville sont alors floqués par centaines d’exemplaires sur des sweaters de couleur rouge fabriqués à la chaîne en Asie du Sud-Est. Elle a bon dos la cité libre de Christiania ! L’indépendance de ses habitants repose sur l’asservissement des travailleurs asiatiques.

La ville semble être en définitive l’un des derniers ports d’échouage de cette jeunesse underground de la fin des années 1970 à la chute du mur de Berlin, issue du sous-sol des capitales d’Europe centrale. Cette génération, qui a connu l’apparition de la musique électro vers le milieu des années 1970, la vague punk puis son écume novö dans le reflux des années 1980, disparaît et laisse place aujourd’hui aux dealers issus des circuits de vente illégale du reste de l’Europe et dont les étales ne feraient que rougir d’envie n’importe quel laborantin, ainsi qu’aux vendeurs de contrefaçons et de vêtements industriels de piètre qualité. La cité libre de 1971 est devenue un produit pour touristes européens en mal de venir s’encanailler. Avec sa foule de traînes-savates vêtus de vieux sweaters délavés, grouillant sur le pas de cages d’escaliers délabrées, toussotant de manière répétée et près à s’en excaver les poumons au moindre de leurs raclements gutturaux, Christiania prend des airs de république de Nassau, bien davantage que du phalanstère de Fourier ou du familistère de Godin.

Si vous êtes en visite à Copenhague et que vous souhaitez obtenir de l’herbe bon marché pour quelques rêves dorés, vous êtes à la bonne adresse. Par ailleurs, si c’est un modèle d’auto-gestion où je ne sais quel Neverland dont vous êtes en quête, passez votre chemin.

Copenhague

« Nous arriverons bientôt. »

Dimanche 30 avril, quelque-part sur la mer Baltique.

J´ai quitté le port de Rostock par le ferry de treize heure. À l´entrée de la baie, une statue a retenu mon attention. Deux hommes de bronze se tiennent là. Ils tendent les bras en direction de la mer, ayant l´air de dire « Ne vous inquiétez pas. Nous arriverons bientôt. ». Tel fut jusqu´en 1989 le front maritime du rideau de fer, la dernière frontière au delà de laquelle souhaitait s´élancer toute une civilisation. Les soviétiques ne l´ont jamais franchie. Ces femmes et ces hommes auraient-ils cru un seul instant qu´à peine trente ans après la fermeture de la frontière est-allemande, de jeunes européens purent s´élancer de nouveau d´un boût à l´autre du vieu continent.

À cet instant, je vois pointer la terre à l´horizon. Je suis aux portes du Danemark.

« Nous arriverons bientôt. »

De Hambourg à Rostock

Samedi 29 avril, Wismar.

J’ai beaucoup dépensé cette semaine, trop peut-être. Un hôtel par-ci, un camping par-là auront vite raison de mon porte-feuille. Je me sens comme Colin, le héro de Boris Vian, dilapidant ma maigre fortune, réduisant progressivement et jusqu’à leur minimum mon habitat, mes besoins. Dès lors, je profite du moindre centime de répit, jusqu’au moment irrémédiable où il me faudra exercer faute de mieux quelques emplois absurdes et tâches imbéciles afin de me recouvrer moi et ma liberté.

Je parcourrai cet après-midi les soixante kilomètres qui me séparent de Rostock sur la mer Baltique. De là, un ferry me fera traverser jusqu’au port de Gedser, au sud des îles Danoises.

De Hambourg à Rostock

Le son du silence

Vendredi 28 avril, Hambourg.

Je profite d’un arrêt dans un café pour lire la presse internationale et les derniers commentaires sur la soirée électorale du 23. Je ne peux qu’imaginer la désolation de mes amis à l’annonce des résultats. Cette situation vient de surcroît conforter notre détachement latent au monde. Eux comme moi sommes perdus, bien à l’abri, dans une bulle temporelle. Lauréats éternels, à jamais piégés entre la fin août et le début de septembre, cette interzone où l’on hésite à déposer les sacs à dos. Cette société que l’on rejette, que l’on remet constamment au lendemain, nous le rend bien. Elle nous offre le choix entre de jeunes Picsous ou les héritiers des ligues fascistes. Quelle drôle de partie, où la seule manière de gagner reste de ne pas jouer ! Notre regard sur elle n’a pas de mots. Il ne se traduit que par le son du silence.

Le son du silence

De Nordhorn à Brême

Mardi 25 avril, Oldenburg.

Ces jours-ci, le temps hésite chaque matin entre les saisons. C’est sous un grand ciel d’acier que ma monture et moi traversons la Basse-Saxe. Depuis dimanche, le vent a tourné. C’en est un d’Ouest qui vient me souffler dans le dos. J’en profite. Et, à grand renfort de boissons sucrées, je traverse la région à toute berzingue. Je gagnerai Brême avant la fin de la journée. Demain, j’emprunterai la route 74 qui descend Stade au Nord-Est.

De Nordhorn à Brême

Retour à Nederland

Vendredi 21 avril, Sint-Oedenrode.

Je suis entré au Pays-Bas. J’alterne entre les forêts et la campagne aseptisée du Brabant septentrional. Ici, même la nature est à la production. Les animaux sont domestiques. La végétation suit un carroyage parfait, où les arbres sont disposés au garde à vous tous les quatre mètres. Se suivent ranches, résidences de campagne, pépinières, et parterres gazonneux tondus au millimètre près. Tout est quadrillé. Rien n’est laissé au hasard. Chaque bosquet est débité en cube ou taillé en sphère. En posant ma tente, je m’attends à voir accourir à tout moment la reine du pays des merveilles, escortée d’une escadre d’as de pique, prête à me couper la tête pour crime de vagabondage. Ici, la nature a rendu les armes et se plie aux exigences du continuum périurbain.

Le Nederland et le pays imaginaire n’ont qu’une lettre de différence. Pourtant, l’on est bien loin ici des berges sauvages de ce dernier. Les sous-bois du Brabant ont l’odeur du crayon à papier des écoliers. Sous la canopée des forets, seuls les arbres ont le droit de grandir.

Retour à Nederland

La dernière charge

Mardi 18 avril, Rumst.

J’ai entrepris ce voyage de cinq mois comme un espièglerie, une promesse de gamin, un bras d’honneur à toutes les choses sérieuses. « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » écrivait Arthur Rimbaud. Il se trouve que parfois, même à vingt-six ans passés, on ne l’est toujours pas. J’aime dans ce projet l’idée de prendre le contre-pied de ce que l’on pourrait attendre de moi au sortir de mes études. Trouver un « vrai » travail, me fixer quelque part, grandir enfin, attendre la fin de l’histoire. C’est assez amusant car je mettrai un terme au plus fou des voyages, afin d’être rentré à temps pour assister au plus courageux des projets : le mariage de deux amis de longue date. Mon périple à vélo sonne-t-il la dernière charge de l’enfance avant que n’arrivent les choses sérieuses ? Est-il l’ultime occasion de revêtir l’habit du coureur des bois ? Ou figure-t-il les prémisses de quelque chose de plus grand ?

La dernière charge

Les sangliers

Samedi 15 avril, Cuts.

Il a plu toute la matinée. Je peine à plier le camp. Lorsque l’on est dehors, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en proie à tous les éléments, on prête beaucoup plus attention à la météo. Quelques jours de mauvais temps, durant lesquels rien ne sèche, jettent assez vite un coup au moral. Dans ces cas là, on rechigne d’avantage à faire les choses, à bouger. Mais on se dit qu’il faudra à terme remettre la machine en marche car l’eau et les vivres disparaissent à vue d’oeil. Dans ces moments là, une des consolations reste de faire chauffer un peu de thé.
Depuis deux nuits que je campe dans les sous-bois, des sangliers viennent régulièrement roder tout autour de ma tente. Ils viennent gratter les souches et la terre au pied des arbres en quête de glands ou d’oignons à grignoter. Sous la toile, armé de mon opinel, je scrute le moindre de leurs pas dans la nuit. Le fait de me parachuter dans la nature me rend légèrement plus humble quant à ma place dans la chaîne alimentaire. Même si ces bêtes ont probablement plus peur de moi que je n’ai peur d’elles, je ne fais pas le malin. A cet instant, allongé dans mes trois mètres carrés, je suis comme un gamin effrayé à l’idée de relever la couette de peur de voir surgir les croques-mitaines.
Cet après-midi, je double les contre-fossés et les bras de décharges de l’Oise et de son canal latéral pour m’enfoncer au cœur du pays noyennais. Le grès blanc du bassin versant ligérien a laissé la place aux briques rouges de la Picardie. Sans crier gare, le bâti ouvrier vient trancher avec les villas bourgeoises en bordure de la forêt de Compiègne. Passez l’Aisne, et vous changerez d’ambiance.

Les sangliers

L’interzone

Mercredi 12 avril, Rueil-Malmaison.

Je fais une pause de deux jours dans l’appartement de mon frère en banlieue parisienne. La liberté, c’est bien. Mais au bout de dix jours, la liberté a sacrément mal aux jambes ! Le plancher tremble. Le temps ici est rythmé par les allers et venues réguliers du RER à deux rues de la résidence étudiante. Assis dans le petit vingt-cinq mètres carrés, je penses aux « affreux », mes amis laissés dans l’Ouest.

Ce sont les enragés, les dépenaillés, les ébouriffés, qui m’ont depuis toujours attiré. Ces énergumènes ayant à chaque fois l’air de sortir d’un train de marchandises, d’un déménagement, d’une partie de football ou encore d’une nuit trop courte. Contrairement aux minets, propres sur eux, c’est à ces monstres de gaieté que j’ai toujours prêté mon amitié et à qui j’ai volontiers emboîté le pas sur le pavé des villes. Fumant, titubant d’un œil amusé. Observant chacune de leurs turlupinades à la sortie des pubs, à Nantes, Rennes, Toulouse ou encore sur la côte atlantique. Je me doute bien que cette période d’entre-deux ne durera qu’un temps, pour moi comme pour tous ces enfants perdus. Tous bardés de diplômes, enchaînant stages de fin d’études, services civiques et période de chômage, contrats courts et remplacements, temps partiels et contrats aidés, déménageant d’une ville à l’autre tous les six mois. Tous manœuvrant à travers l’interzone, s’attardant, parfois par choix, souvent par défaut, dans ce pédiluve de la vie professionnelle. Est-ce l’affaire de quelques mois, de quelques années avant chacun ne se fixe, achète des meubles, une maison, passe sa vie à « la gagner » ? C’est dans cette période d’entre-deux qu’il est possible de naviguer d’une île à l’autre, faire la tournée des copains, dormir sur tous les cliques-claques et mettre un à deux mois avant rentrer chez soi. C’est dans cette fenêtre de tir que j’ai enfin entrepris de réaliser mon voyage.

L’interzone

Les aventuriers

Dimanche 9 avril, Villeneuve-en-Perseigne.

Le thé boue sur le réchaud à pétrole. Cela fait maintenant une semaine que je pédale non-stop, quarante à soixante kilomètres par jour. Lorsque l’on ne laisse pas au corps le temps nécessaire pour se reposer, chaque tâche du quotidien devient plus ardue à réaliser. Les muscles endoloris nous rappellent les kilomètres avalés les jours précédents. Même une simple pause sur la route peut contribuer à gripper la machine. Dès lors, nombres d’efforts  sont à pourvoir afin d’oublier les douleurs persistantes et remettre cette dernière en mouvement. Mince ! Mon thé a goût de produit vaisselle… Je disais à l’instant « remettre en route la machine », l’alimenter régulièrement aussi. En effet, je peux transporter avec moi quatre litres d’eau au maximum, deux litres pour les gourdes fixées sur le cadre et deux autres litres pour la vache à eau rangée dans l’une des sacoches. Porter son carburant demande alors une économie de tous les instants. Et, l’emplacement des cimetières sur la carte me donne le lieu de mon prochain point de ravitaillement (tous ont un point d’eau destinée à l’arrosage). Rouler en plaine me change de mes excursions de montagne. Là-bas, chaque ruisseau était la promesse d’un havre où se désaltérer, faire sa vaisselle, sa toilette, sa lessive, etc… En plaine, l’eau viciée des rivières a eu le temps de se charger en divers polluants, rendant celle-ci quasi mortifère à qui souhaiterait en boire. Aujourd’hui, l’expérience d’une autonomie physiologique, même partielle, en pleine nature est rudement mise à mal par ce désastre écologique. Sur ce, à qui voudrait se mettre en marge totale du dispositif urbain et en éviter au maximum les dernières veinules ; à qui ne souhaitant plus perdre sa vie à combattre en vain ce dernier ; les montagnes seront probablement le dernier des recours.

Finalement, la définition de l’aventurier moderne consiste peut-être en un aller-retour permanent entre la facilité des villes et la beauté des marges. Nous ne sommes aventuriers que par le récit qui en est rapporté. Nous ne sommes aventuriers, vagabonds, que dans notre rapport à l’urbain. Nous sommes tellement pétris par une habitude de confort, que partir à l’aventure revient parfois, pour les homo urbanus que nous sommes, à venir se faire peur en pleine nature. Le degré d’aventure (ou le degré de galère selon d’autres) revient à mesurer le temps nécessaire pour atteindre le point de contact le plus proche avec la civilisation. Le curseur d’estimation galère/aventure est souvent fonction croissante de l’état de fatigue du galérien/aventurier. Et, la modification des itinéraires est beaucoup plus que l’on pourrait le croire (ou l’avouer) due à l’état de ce curseur. C’est sans doute cette solidité du caractère, la force de notre ruminement intérieur, qui nous pousse poursuivre la route, à ne pas poser pied à terre trop tôt.

Le vélo est un peu comme la randonnée, le vent en plus. Il aiguise l’esprit comme il affûte les mollets. Ainsi, le tambour battant du pédalier vient en quelques sortes me laver l’esprit entaché de ces derniers mois sédentaires. C’est ce ruminement intérieur qui permet à votre serviteur de vous délivrer ces lignes.

Les aventuriers

Œuvre inachevée

Il est parfois des choses que l’on aurait bien voulu faire, voulu dire, des amis que l’on a quittés peut-être un peu trop rapidement, parfois sans vraiment dire au revoir, des aventures laissées en suspend, des grandes idées que l’on a lancées dans l’espace entre deux gorgées de bière et qui, avec la fumé des cigarettes, se sont dissipées au plafond de la chambre de chacun des enfants perdus. Des idées poilues en somme, comme nous chantaient Debout sur le zinc…

Ces œuvres inachevées laissent en nous de petits fantômes, de petits Casper qui viennent se nicher dans un morceau de piano, le générique d’un film des années 1990, la lumière de 17h00, une légère brise soufflant sur un lieu familier. Ces petits fantômes attendent patiemment leur heure, tapis dans l’ombre, bien rangés dans les tiroirs de notre mémoire, prêts à descendre du Lazarus pour nous susurrer un dernier vœu à l’oreille : tu restes avec moi ?

Œuvre inachevée

On crie vers les écrans des messages en l’air

En 2008, la crise immobilière débutée aux États-Unis s’est muée en une crise financière globalisée. La vague a ainsi déferlé sur l’Europe en à peine quelques mois, emportant avec elle notre adolescence comme les promesses de jours meilleurs. Nos parents nous ont bien assez répété « faites donc de longues études. Ça vous mettra à l’abri pour quelques temps. » Heureux et un peu étonnés d’être encouragés à repousser l’horizon travail pour quelques années, nous les avons bien entendu écoutés.

Quelques choix et bifurcations plus tard, nous voilà sur la ligne d’arrivée, au bout de ce que quelques pessimistes nommeraient leurs « meilleures années ». Nos meilleures années ? Non… je ne crois pas que c’est user de pensée magique de se dire que l’on peut faire mieux. Du moins, j’y croix comme je l’espère. En attendant, beaucoup d’entre-nous nous retrouvons à bac plus cinq, sans forcément d’emploi tout prêt tout chaud à nous attendre. Soit, que l’emploi tout court disparaît, soit, que les formations que nous avons suivit, bien que très intéressantes, fonctionnent en circuit fermé et sont déconnectées de la demande. Probablement un peu des deux…

Alors on se dit que tant pis, on retournera faire le caissier au supermarché. Comme certains de nos parents avant nous, on serrera les dents six à huit heures par jours. Au moins nos années d’études auront eu le luxe d’être un minimum distrayantes. Ma génération n’est-elle alors vouée qu’au cynisme et à la frustration ? Finalement, dès lors que l’on arrête d’espérer ce qui ne viendra pas, quand l’on se résout a accepter que le travail qui nous fait vivre n’a pas à nous plaire – un peu comme un sirop désagréable mais efficace – alors, peut-être que l’on est un peu moins frustré, plus serein. Est-ce abdiquer ? Je ne suis pas sûr.

Alors on va chercher refuge ailleurs que dans le travail : une collocation pleine de rires, une irréductible bande de copains, une myriade de films attendrissants tels que ceux de Wes Anderson, la scène rock indé des années 90-2000, les séries TV de Joss Whedon, un tour du Monde entre deux CDD, etc… Toutes ces pépites générationnelles que l’on partage entre nous, tous ces points névralgiques, ces cocons salvateurs, cette architecture de l’esprit, cette faculté que nous avons à nous échapper du réel, pour à jamais garder your feet in the air and your head on the ground…

On crie vers les écrans des messages en l’air

Prose

Par ces nuits blanches d’hiver, j’irai à travers les chemins noirs,

les contre-escarpes, les dédales pavés,

le réseau publiphonique, le sillon du vinyle,

les notes bleues suspendues, les jambes des jeunes filles,

les impasses fantômes et les rues de papier,

toutes ces lignes de fuite qui fissurent le présent.

Prose

Chroniques du Mata Hari – Chapitre 2. A travers la deuxième porte

– BUDMOGS ?

VOUS AVEZ DIT BUDMOGS ?

A l’extérieur de l’établissement, des hommes vêtus de jeans sombres, blousons de cuir et chemises-cravates fumaient sous le néon de l’entrée. On pouvait lire le nom de l’établissement en lettres rouges, comme suspendu dans le vide : « Mata Hari Club ». Quelques couples alcoolisés sortaient un à un en trébuchant. Ils montaient à tâtons dans des coupés sports et des cabriolets qui allaient les ramener chez eux je ne sais trop de quelle manière, probablement en pilote automatique.

Je me retrouvais ce soir là au Mata Hari car on m’avait chargé de pondre un article sur la vie nocturne à Nantes. Cela m’obligeait à sortir jusqu’à des heures avancées de la nuit. N’étant pas vraiment ce que l’on pourrait appeler un lève-tôt, cela me convenait très bien. Ainsi, je prenais l’exercice comme un jeu et m’adonnais à cœur joie pour sonder cette culture bars-baresque en profondeur.

Je me trouvais ce soir là assis à une petite table au fond de la salle. Sur scène, face à moi, se tenait un streap-tease endiablé. Trois danseuses magnaient le fouet sur un morceau de hard rock germanique à l’ambiance apocalyptique. Les lanières de cuir claquaient au rythme de cette danse macabre. La fumée s’échappant de leurs fume-cigarettes circonvolait et accompagnait le mouvement leurs hanches en de délicieuses arabesques. Pas mal de gens trouvent ces spectacles vulgaires et d’un goût pour le moins douteux. Ce n’est pas mon avis. Outre le caractère érotique qui n’est pas pour me déplaire, il faut tout de même reconnaître que ces souris ont travaillé dur. Elles ont probablement dû endurer des heures de répétition et de préparation physique afin d’être en mesure de nous offrir une performance artistique des plus admirables. C’est pour cela que je leur tire mon chapeau. Autour de moi, des clients au regard lubrique et accoudés à la scène lorgnaient les filles d’un œil malicieux. Je ne suis pas sûr qu’ils poussaient comme moi l’analyse aussi loin. D’autres, plus austères, fumaient leurs cigarettes en silence, comme s’ils attendaient quelque chose ou bien quelqu’un.

Afin de m’aiguiser un peu l’esprit et pour trouver l’inspiration pour mon papier, je commandai un mètre de shooters qu’une des serveuses m’apporta aussitôt sur un plateau.

Quelques shooters de gin plus tard, je raturais nerveusement mon calepin. Déçu de ne pas pointer vers l’excellence littéraire, je fis part de quelques lieux communs que l’on eût pu facilement retrouver dans n’importe quelle feuille de chou à deux francs. En relevant la tête vers le comptoir, j’aperçu un drôle de doulos accoudé en silence au zinc. Une créature visqueuse assise au bar sirotait un verre de gin-citron comme si de rien n’était. Une fine trompe qui devait lui servir de bouche partait de son visage et pompait le cocktail comme avec une paille. Personne, excepté moi, ne semblait y prêter attention. La petite créature qui, je l’ai su plus tard, se nommait budmogs, possédait deux yeux noirs globuleux qui couvraient en grande partie son visage. De son tronc luisant partaient deux petites pattes avant comme atrophiées. De chaque côté de son corps, d’autres trompes similaires à celle de sa tête s’agitaient. Le budmogs prenait ainsi une allure de marionnette désarticulée. Celui-ci portait un chapeau sur le crâne. Étonné par cette soudaine vision, j’ai alors quitté ma chaise et saisi mon bloc afin d’obtenir enfin quelques informations croustillantes qui me vaudraient l’admiration des collègues.

– Vous aussi vous n’avez pas le moral ce soir ? Dis-je en m’adressant à la créature. Celle-ci comme surprise par ma question stoppa net. Elle écarquilla d’un coup les yeux et poussa un gémissement long et strident. Le budmogs se tourna brusquement vers moi et paniqué, d’une voix chevrotante il s’écria :

– Une porte a été ouverte ! Une porte a été ouverte ! Vous ne vous rendez donc pas compte ?! Vous avez maintenant la capacité sensorielle de niveau 2. La seconde porte a été forcée !

– Je ne vous suis pas très bien. Je m’appelle William Jacques. Je suis journaliste. Mais vous, qui êtes-vous ?

– Nous sommes les budmogs de deuxième zone. Vous n’avez pas reçu d’habilitation à traverser les portes. Soyez très vigilant monsieur Jacques car les Agents Transfuges sont formés pour pénétrer n’importe quel cercle nocturne afin d’y flairer et d’éliminer le moindre intrus.

Au même moment monsieur Gérard et monsieur Paul, deux gorilles des frères Mastroianni, passaient leur temps de pause à discuter sous le fronton, à l’entrée de la boite.

T’as vu les travaux en face ? Ah ça pour clamer la transition écologique, y-a du monde ! Pour manger bio, prendre le tramway et nous coller des macarons « capitale verte », y’ sont là ! Par contre, ça va nous construire des aéroports et des fast-ways à tout va ! Elles ont belle gueule nos éconocroques ! Par-c’que les bobos, ça part en repos au Maroc ! Oui monsieur ! Et on va nous faire gober que leurs coucous carburent au pistil ! Y-a de la connerie dans l’air, moi j’vous l’dis !

– De toute façon aujourd’hui tout est trop rapide. Les gens courent dans tous les sens. On s’agite, on s’agite, mais on n’pense plus. Comme c’est parti, on va bientôt d’voir aller au turbin le dimanche, prendre un rendez-vous pour grailler avec ses vioques ! Avec tout ça, y-a des gonzes qui tombent en syncope, ou pire, qui t’font des « mega burn out » comme disent les toubibs !

Soudain, un troisième homme sorti du club et s’adressa à eux.

– Oh les gars ! C’est pas le moment d’lambiner. Va falloir y retourner. Le patron vous d’mande à l’étage pour régler son comp… pour régler un problème.

Chroniques du Mata Hari – Chapitre 2. A travers la deuxième porte

Chroniques du Mata Hari – Chapitre 1. Remontrances pour une balance

Le Mata Hari est un club de pole-dance nantais où vont se croiser bon nombre de destinées. Lieu de rendez-vous et de débauche pour toutes les âmes perdues, le Mata Hari rassemble toutes les gueules cassées, les poivrots et les traîne-savates de la région, mais également des gangsters allant de petits malfrats aux têtes couronnées les plus dangereuses…

Pour peu qu’un soir, au détour d’une ruelle, vous vous risquez à passer les portes du Mata Hari, le réveil risque d’être difficile.

Serges Toledano

Le Mata Hari est également le seul lieu sur Terre où le passage de la deuxième porte est rendu possible. Mais ça, c’est une autre histoire.

Dr. William Jacques

– ENCORE UNE SOIRÉE DE MERDE !

Serges courrait dans un dédale de rues pavées, ce qui n’est pas des plus aisés lorsque l’on est fringué en costard trois pièces et petites pompes de ville, façon vieux porte-flingue qui se serait fait son trou dans le milieu, toujours à l’ombre des gros bonnets.

Le hic, c’est que cette fois Serges a voulu en sortir de son trou. Voyant qu’à quarante cinq balais passés, ses patrons le saluaient encore en lui tirant les pommettes et les lobes d’oreilles, comme s’il ne fut resté à leurs yeux qu’un simple morveux en culotte courte. Serges a finalement décidé de prendre la tangente.

Cependant, ses anciens patrons ne l’entendent pas de cette esgourde. Il n’y a pas de retraite dans le milieu. Même si notre ami Serges se serait présenté face aux frères Mastroianni avec la gueule en cœur et tous ses trimestres, un repenti n’est jamais bon signe. Les condés sont trop tentés de leur tomber dessus dès la première occasion. Et ceux de la juridiction ne sont pas des tendres. J’irai même jusqu’à parier que des anciens de l’OAS se cachent parmi leurs rangs. Et cela ne m’étonnerait guère ! Pas mal de ces crevures s’y sont fait les dents. Il faut dire aussi que certains ont directement enchaîné les années terribles avec l’Indochine puis l’Algérie. Anciens paras ou anciens légionnaires, ces barbouzes qui ne savaient faire que ça n’ont pas eu trente six choix après les sixties. Le milieu ou la rousse. Et de chaque côté, des vieux soudards, des machines de guerre, bien rodées. Tout ça pour dire qu’il ne vaut mieux pas tomber entre leurs mains. On a vu des types donner leur mère au sortir de leurs interrogatoires.

Serges, lui, après trois jours passés au sous-sol du commissariat, fut jeté à la merci de la rue comme une pute le serait dans la cour d’une prison. Pas de sauf-conduit pour les gaziers qui ne veulent pas cracher. Car Serges n’a rien balancé. Mais ça, les frères Mastroianni ne le savent pas et n’ont pas envie de le savoir. L’enjeux est trop de taille et surtout trop pressant pour commanditer un enquête interne. Et à défaut d’être les meilleurs, les solutions les plus simples sont souvent les plus efficaces.

Trois hommes furent donc envoyés en mission préventive afin de rabattre définitivement son claque-merde à Serges.

Serges sentait les fumées de son dernier cigarillo lui brider le va et vient de ses poumons poisseux. De plus en plus essoufflé, il entendait les bruits de pas se rapprochant. Il parvenait de moins en moins à tenir la distance entre lui et ses poursuivants. Arrivé un un angle, Serges trébucha sur un trottoir. Il vit alors trois hommes revêtus de jeans sombres, chemises-cravates et blousons de cuir, arriver à sa hauteur. C’était ainsi que se sapaient ces petits bleu-bites de la banlieue, à peine sortis des jupes de leurs mères, à qui les frères Mastroianni proposaient du boulot. Avec un flingue sous le manteau et une demi plaque par semaine, ces petits trous du cul se croyaient les rois du quartier.

Ce qu’ils ignoraient, c’est que Serges planquait sous son veston un de ces pistolets pour dame à canon court, peu précis pour les longues portées, mais très discret et des plus redoutables pour les corps à corps désespérés. Les trois hommes s’attelèrent alors à une série de coups dans les côtes afin de poser l’ambiance de la soirée. Serges, voyant que les hommes ne sortaient pas leur artillerie, ne broncha pas et encaissa sans discuter.

Il devait leur faire croire qu’ils maîtrisaient la situation pour, le moment voulu, les prendre par surprise avec son arme. Il les enverrait alors tout droit ad patres.

Une bonne volée de plomb ne leur ferait pas de mal ! Depuis quelques années, ces fils de pute se multiplient comme des rats dans un grenier. Qu’ils soient des fils, des frères ou encore, dieu m’en garde, des pères, pas de regrets, ces enculés l’ont bien mérité !

Serges roula à terre et leur fit alors volte-face. Dans un même mouvement, il dégaina son arme et tira une première balle dans le crâne de l’un des types, puis une seconde dans le ventre d’un autre. Voyant que le troisième avait eu le temps de sortir sa pétoire, Serges fit une roulade sur le côté. Trop tard. Les deux hommes tirèrent en même temps. 

Touché, l’homme s’effondra. Serges se releva avec peine. L’un des gangsters, probablement le plus jeune des trois, gémissait dans son sang. Il se serrait le ventre, rampait sur le pavé et d’une voix chevrotante, comme un faon apeuré, appelait après sa mère. Ses plaintes s’en allèrent brusquement avec le son du revolver. Serges r’enfourailla son arme sur le holster qu’il portait sous la veste.

– Voilà ce qui arrive quand on prend monsieur Serges pour un cave !

Les portes battantes du Mata Hari s’ouvrirent sur un peep-show à l’ambiance des plus électriques. Des grandes gueules battaient le plancher et hurlaient face aux contorsions lascives de Betty Boops toujours plus dénudées. Des néons clignotaient de chaque côté de la scène sur lesquels on pouvait lire en lettres rouges les mots « Girls ! Girls ! Girls ! », comme pour attiser d’avantage l’excitation de la salle. Le tout baignait dans un nuage épais et mentholé, où venaient se mêler les fumigènes colorés du spectacle et la fumée des cigares.

Serges Toledano fit alors irruption. Quelques gueules se retournèrent. Impassible, il se dirigea droit vers le comptoir et commanda un whisky. Serges s’alluma un cigarillo au nez du barman. Sa blessure à l’abdomen le faisait souffrir. Il n’en avait plus pour très longtemps. Ça Serges le savait. Mais il n’en avait plus rien à cirer.

– Quitte à crever une bonne fois pour toutes, autant aller narguer les Mastroianni à domicile !

Une serveuse saisi alors un plateau recouvert de shooters, qui jusque là attendait sur le zinc, posé près de Serges. Elle alla le porter à une table.

Chroniques du Mata Hari – Chapitre 1. Remontrances pour une balance

On est en 1996.

Il me revient parfois quelques bribes du milieu à la fin des années 1990 et en particulier des vacances passées au Croisic, dans la vieille maison de vacances.

On pouvait y trouver une petite télévision 3/4 perchée sur un sombre et vieux buffet breton fait de bois massif, où avec mes frères nous regardions passer l’émission fort Boyard tous les samedis soirs. Accrochés au mur des crucifix en métal, des parchemins en bois avec en lettres d’or quelques vertus et prières cloués sur du papier peint défraîchi avec ses fleurs en imprimé. La salle de bain et la cuisine partageaient la même pièce. La douche dans la baignoire sabot. Des bibelots en verre prenaient un peu partout la poussière sur des napperons jaunis. Dans l’une des chambres à l’étage, un vieux globe de mariée posé sur une étagère rendait l’atmosphère de la pièce quelque peu austère. Dans la salle à manger, des coussins de laine brodés recouvraient les chaises paillées. Un lit d’angle avec rangements en bois comme on n’en voit plus que très rarement trônait dans l’entrée. La porte de l’entrée comprenait une ouverture à clapet faisant office de boite aux lettres. Le courrier et les réclames devaient s’entasser sur le carrelage le reste du temps. Dans le jardin une canadienne beige et un jeu de cricket, une piscine à boudins, et une table dépliante en formica, des chaises de jardin forgées, des parasols à franges plantés sous le figuier. Des volets peints en bleu, un grand portail en bois…

Le soir nos parents fumaient à table, des gauloises bleues et des gitanes. Les enfants jouaient à des jeux de société. Les journées étaient rythmées toutes les demi-heures par le son du clocher.

On est en 1996. On a, à nous trois, dix ans à peine.

On est en 1996.

Détour au pays immaginaire

Des sachets d’thé
des pleurs jetés
en prose

Quand l’électricité
se teinte d’e
-cchymose

On crie vers les écrans
des messages en l’air
Pour tous ces vétérans
des missives de verre

On glissait nos vingt ans
dans les instan
-tanés

Se prennent lentement
dans la toile des
années

Vites faits au coin des yeux
les regards plissés
se souviennent quand il pleut
les chansons d’été

Aux paupières embrassées
pour des jeunes filles,
des fleurs

Aux premiers mots avoués
face aux pupilles,
couleur

J’ai gardé tout au fond
de ma guitare
Un peu de sable rond
quelques histoires

Détour au pays immaginaire

Billie Jean Davy

Billie Jean Davy
Sous tes cheveux courts
Billie Jean Davy
Où brille le jour
Billie Jean Davy
Sur quelle moto tu bricoles
Quelque-part à Bristol

Billie Jean Davy
Kingdom united
Billie Jean Davy
On the Clifton bridge
Billie Jean Davy
Lorsque ta pupille frivole
Se teinte d’alcool

Billie Jean Davy
Qui sait où tu es
Billie Jean Davy
On the Severn way
Billie Jean Davy
Où pointes-tu ta boussole
Peut-être vers Bristol

Billie Jean Davy

Condamné amor

Voici la dernière brune
Pour le condamné amor
Ton verdict à la une
Au con damné qui crie amor

On a beau maudire la lune
Pour le condamné amor
Sous la nuit mille et une
Au con damné qui crie à corps

perdu, plaqué comme un accord
mineur, détourné par le vent
Au vent mauvais venu du Nord
Venu des bords du Léman

Comme cela ne tient plus debout
A s’affaler sur le parquet
Une dernière pour tenir le coup
La cigarette du condamné.

Condamné amor

La fan du guitariste (reprise M. Berger)

Elle se donne sans trop y croire
Entre deux serments factices
La fan du guitariste
Et va semer les faux espoirs
Par le jeu, les artifices
La fan du guitariste

As-t-elle au moins les yeux tristes ?
Ou sait-elle jouer les actrices ?
Elle se rit bien des terres brûlées
Où rien ne peut plus repousser
Où nul ne pourra plus entrer

Elle voulait pêcher en eau trouble
Mais sans pour autant faire de vagues
La fan du guitariste
Et si elle les choisit en double
Pour chaque pays, chaque flag
La fan du guitariste

Elle s’évertue à effacer
Toutes les images du passé
Pour ne plus voir la vérité
Peut-être pour mieux se pardonner
Ou pire encore, se persuader

Qu’elle l’aime, qu’elle l’adore
C’est dure comme elle l’aime
C’est dure d’y croire quand même

Elle aura le son de sa voix
Comme dans ses chansons d’autrefois
La fan du guitariste
A jamais le son de sa voix
Comme à la toute première fois
La fan du guitariste

As-t-elle au moins les yeux tristes ?
Ou sait-elle jouer les actrices ?
Elle se rit bien des terres brûlées
Où rien ne peut plus repousser
Où nul ne pourra plus aimer

Elle l’aime, elle l’arbore
C’est dure comme elle l’aime
C’est dure d’y croire quand même

La fan du guitariste (reprise M. Berger)

Réflexions au miroir

13h00 je pense
Je déglutissais sur la faïence
Quand relevant la tête
Au dessus du lavabo
Deux cornes sur une bête
Semblables à celles d’un agneau
Me tendirent une cigarette
Et avançant ces mots
Pasiphaé, reine de Crète
Où suis-je, en déshérence ?
Quel est ton nom, ta requête ?
Je n’ai nulles doléances
Mais qui donc se reflète ?
Et cette ressemblance
Sont-ce mes yeux garance ?
Suis-je bête ?
Je suis en décadence.

Réflexions au miroir

Le choix des armes

Au vent j’ai jeté mes larmes
A battre en vain le pavé
Sous la pluie, sous le vacarme
Des flash-back de cet été
Si je conjure le charme
Je te laisse le choix des armes

Voués à l’attraction des astres
Au rencard j’ai convolé
Comme Icare à cœur brûlé
Pour une attraction désastre
Toi qui mens comme tu te pâmes
Je te laisse le choix des armes

Tes « je t’aime », dis-moi, sans blague
Pourquoi tu n’es pas partie
Tu voulais sans faire de vagues
Jouer au chat, faire la souris
Toi qui viens sonner l’alarme
Je te laisse le choix des armes

Sache que si je divague
Mon regard s’est assombri
Mon âme vacille et vague
Les soirs de mélancolie
Dans la nuit je crie, je brame
Je te laisse le choix des armes

Si tu fais rentrer la dague
hâte-toi, je t’en supplie
Plutôt qu’à faire des zigzags
De vous à moi puis à lui
Si je garde celui des larmes
Je te laisse le choix des armes

Le choix des armes

Aux enfants perdus

Vous étiez mes enfants perdus, des Peter Pan modernes de ce début de siècle. Si les autres étaient comme des allumettes, vous étiez le feu, des chandelles brûlant encore et encore dans la nuit urbaine. Vous étiez comme une constellation adulescente répartie de ville en ville et tentant tant bien que mal de freiner la course du temps. Ce dernier restait comme suspendu entre la fin des 90’s et celle des années 2000, dans des Neverlands enfumés de 20m².

Vous étiez des photographes, des étudiants sur le retour, des musiciens, des dessinateurs, des poètes, des cinéastes. Vous étiez les derniers des mohicans, les derniers cosmonautes, les derniers cowboys pétris d’idéaux voués à l’échec. Vous aviez le feu et n’entendiez plus attendre les fin de semaines pour être libre.

Qu’on le voulait ou non, les temps changeaient. Les temps changeaient, nous demeurions. Vous étiez mes enfants perdus, ne voulant plus aller se coucher de peur qu’à votre réveil, quelques années aient filé sans que l’on ne s’en aperçoivent.

Parfois, je repense à vous, les enfants perdus de ma mémoire.

Je pense aux enfants perdus. Je pense aux enfants perdus…

Aux enfants perdus

Côté filtre, côté cendre

Côté filtre, tu passes voir un ami
Côté cendre, je file dans les méandres
Côté filtre, tu m’jures que c’est fini
Côté cendre, j’ai peur de tout comprendre

Trop de brunes, d’alcool et de café
Taciturne, je ne veux plus penser
Tu as peur que je puisse l’apprendre
Nos amours se réduisent en cendre

Côté filtre, ici tout est à lui
Côté cendre, et s’il faut se répandre
Côté filtre, tu cherches un alibi
Côté cendre, je ne peux plus t’entendre

Côté filtre, côté cendre

Les clopes en chocolat

Papa, Les châtaignes trempées dedans le lait
Grand chêne et vieux noisetier où je grimpait
forteresse retranchée dans la forêt
Les mésanges au cou doré qui revenaient

Au pavillon centenaire, on trouve posées sur
une vielle étagère quelques pyrogravures
sous le grand luminaire et poutres en nervures
un tic tac pendulaire qui rithme la masure

Les gars, les chariots bricolés dans les descentes
Premiers genous déchirés, choc de bécane
Un radeau, quelques flibustiers dans la tourmente
des cigarettes en papier, des sarbacanes

Une tablée de bois brute, qui trône sous la lumière
Où l’on coure et chahute. Je revois mes p’tits frères
Des souv’nirs en volutes, comme on soulève la poussière
et me remémore les chutes, comme des blessures de guerre

Papa, les histoires contée, au très fond des épaves
Au tabac brun parfumées par ta voix grave
Des renards apprivoisés partent en voyage
Trois maisonnettes soufflées, si je suis sage

Hey mecton t’aurais pas une clope en chocolat ?
Pomis juré craché, si j’meure vais en enfer
Hey mecton y t’reste pas une clope en chocolat ?
Fais pas ta tête brulée ou j’sort mon revolver

Si je pouvais briser mon sablier de verre
Qu’un grain vienne se loger au fin fond d’une ornière
et freiner les rouages, voire même les inverser
Au carrousel j’partage mon nouveau tour gagné

Les clopes en chocolat

J’veux un bisou avant d’partir

Elle vient croquer dans mes sandwichs
et vient piquer dans mon assiette
Elle sombre avant la fin du film
Et me prend toujours trop de couette

Si je pose mes coudes appuyés
dessus la table de la cuisine
Que j’laisse le fromage mal coupé
Son visage se redessine

Refrain :
Si j’suis tombé par terre
C’est pas de la faute à Voltaire
Ses accroches-cœur, ses jolies mèches
font le jeu des tireurs de flèches
Si le soleil a rendez-vous
la lune se compose un sourire
lorsqu’elle se lève à pas de loup
J’veux un bisou avant d’partir

Elle ne boit que du thé bio
avec l’emballage recyclé
ça m’fait sourire quand j’vois d’marqué
Made in China, par cargos

Elle me dit raccroches ton cuire
T’as du cambouis autour des yeux
dans mon auto on rentre à deux
Ne fait dont pas ton dure à cuir

(refrain)

Avec moi, elle fait la course
pour grimper les escaliers
j’essuie la pluie sur sa frimousse
lorsque l’orage la fait trembler

Elle me rétorque que je pique
quand je l’embrasse du bout des yeux
Que je la serre par la tunique
comme dans les films d’amour, un peu

(refrain)

J’veux un bisou avant d’partir

Sal Paradise

Sal Paradise coco
C’est du chiqué tu sais
J’ai beau parler dialecte
et les z’yeuter à souhait
Faire frémir intellect
Au cœur crever abcès

Sal Paradise coco
C’est du chiqué tu sais
A la plume exorcise
de mes amours les claques
jamais ne s’amenuisent
du reflux au ressac

Sal Paradise coco
C’est du chiqué tu sais
Vas pas t’faire de bile mec
Vas pas te prendr’le chou
J’vais pas m’épancher sec
Bloque pas doc, y-a walou
Sal Paradise coco
C’est du chiqué tu sais
Mais faudrait pas non plus
que mon alter ego
n’altère mon ego
Aller, salut.

Son

Camille, défend-moi !

Des mâchefers dans le bitume
des NOx dans tes p’tits poumons
des charters volent dans les plumes
des cancers pour tes rejetons

A tousser des escalopes
A cracher leurs poitrails
voici voilà ta marmaille
Faites chauffer vos caméscopes

Tu veux voir ton drapeau claquer
Même si c’est le carbone
Oh qui le fait flotter
Non Jean-Marc tu déconnes

Adieu les bois de notre enfance
A bulldozers qu’on assassine
pour des bourgeois en vacances
en première classe vers les médines

Oh Camille, Camille, défend-moi ! (x2)

Vas-y, vas-y, bétonnes les prés
l’eau inondera les pistes
et les mairies socialistes
Ça, ça nous ferait bien rigoler

Quand y-aura plus d’pétrole
on aura l’air bien cons
Tout ça, tout ça, pour ta gloriole
et ton buste de bronze

Oh Ave Jean-Marc
Si tu veux nous dire deux mots
Plutôt que les matraques
Grimpes un peu sur l’plateau

On est pas des violents
nous les p’tits gars du coin
Mais on apprécie pas bien
que tu prennes les devants

Oh Camille, Camille, défend-moi ! (x2)

Mais qui de nous deux
apparaît le plus belliqueux
L’un d’un doigt lève une armée
L’autre lutte le poing levé

Tous les hivers c’est la même
Il faut montrer ses papiers
pour aller faire son marcher
C’est la colère que tu sèmes

En ces jours étranges
les forcenés se lèvent en larmes
des partisans sonnent l’alarme
commencent à former des phalanges

Faut voir la gueule des capitales
Quand elles sont vertes sur les pastilles
Tandis qu’un aigle de métal
carbure à tout, sauf au pistils

Oh Camille, Camille, défend-moi ! (x2)

Camille, défend-moi !

Quand je marche sur Nantes

Quand je marche sur Nantes
dessus les pavés de la gloire
Ouvres donc une bouteille
Et on s’ra les rois de la ville

Quand je marche sur Nantes
des soulos de comptoir
s’abreuvent de bleu vermeille
jusqu’à en cracher la bile

Au petit matin
Tous ces rats de misère
ont quitté le navire
vers de sombres mansardes

Au petit matin
la rue rallume ses verrières
les travailleurs sonnent la tirelire
Au prix du café qu’on placarde

Quand je marche sur Nantes
On bâti de noirs mémoriaux
à l’esclave qu’on brade aux hangars
à bananes pour se voiler la face

Quand je marche sur Nantes
Aux jeunes cons je leur crie bien haut
l’Afrique se vend chaque soir
Mais cette fois sur le quai d’en face

Quand je marche sur Nantes
A l’automne les flics nous éborgnent
repoussent la horde étudiante
Au printemps, les beaux jours et la grogne

Quand je marche sur Nantes
dessus les pavés de la gloire
Ouvres donc une bouteille
Et on s’ra les rois de la ville

Quand je marche sur Nantes

Son prénom

Vois comme mon cœur est alerte
Ici, ce soir, le temps s’arrête
Ô j’temrasse sur les yeux
Le labyrinthe de tes cheveux
Et la pluie sur le velux
Tache au matin de nous éveiller
Tout au creux de l’oreiller
Elle n’en aura pas le luxe

Vois comme ma ligne de chance
Irriguée par tes doux baisers
Observe avec insistance
les tendres courbes qu’il faut deviner
Et l’odeur du pain grillé
Tandis que j’entoure tes hanches
Thé noir pour courte nuit blanche
Embaume mon vieux cœur abîmé

Si vous voulez
connaître son prénom
J’vous laisse deviner
il est dans ma chanson…

Son prénom

Signal radio

Durant la dernière partie de mes études, j’ai beaucoup traversé le pays de long en large. Seul, en voiture, avec les émissions radiophoniques de France Inter et de toutes les stations étudiantes de mes villes étapes. A cette époque, comme beaucoup d’étudiants, je n’avais que peu d’argent. Armé d’un Atlas routier obsolète, je traçais ainsi ma voie sur les nationales sans péages et les petites départementales de l’Etat.

Lors de ces aller-retours Est-Ouest, il était fréquent que je tombe sur ces fameux villages-rue où la vitesse est limitée à 70 km/h. Cette France du milieu oubliée du monde. Cette frange « no man’s land » où l’on ne s’arrête pas. Cette France du transit marquée par ses enseignes décrépites, ses station-services Shell désaffectées aux vitres brisées, et où pour seuls commerces l’on ne trouve que quelques hangars à brocante jouxtant le fameux « café des routiers » (repas ouvrier – saucisse et haricots pour 9€ !).

Sur ces routes grises de l’oubli, quelques souvenirs me revenaient à la mémoire.

Le milieu des années 2000 n’avait pas encore vu la déferlante de l’immatériel s’abattre sur nous. Dans les chambres adolescentes on pouvait encore rencontrer des postes cathodiques destinés à la télévision hertzienne avec magnétoscope afin d’enregistrer les trilogies de série en fin de semaine.
Sur des meubles en formica imitation bois, rangées les unes devant les autres, les VHS côtoyaient les premiers DVD et les albums compact disk de Nirvana. Je me souviens de planchers recouverts de linoléum bleu, de chaînes Hi-Fi portatives pour les fêtes de plein air, des téléphones portables avec des serpents se mordant la queue et des walkmans sans anti-choc et autres radio-cassettes.
Inséré on ne sait trop comment dans un vieux secrétaire, un écran Packard Bell affichait Windows 98 et une fenêtre messenger pour « chatter » en fin de journée. Dans un coin de la pièce, une chauffeuse dépliable permettait aux copains d’être hébergés le samedi soir.

Quelques posters punk-rocks ornaient les murs. Dans une commode, les chemises grises à carreaux étaient rangées en boule à côté des T-shirts à manches longues et des jeans troués et délavés. Cachée sous le lit, une bouteille de mousseux à 85 centimes patientait en vue de la prochaine soirée au bord du lac.

Les années 2000 étaient pour moi comme le signal d’une vieille fréquence FM, une émission rock passant encore quelques bons morceaux. Mais sur la route les kilomètres défilaient et le signal laissait peu à peu place à une mauvaise friture.

Si un jour, en tripotant le potentiomètre de l’auto-radio vous tombez accidentellement sur cette fréquence, par pitié, montez le son !

Signal radio

Comme un vertige

J’ai le coeur qui craque
Quand ton regard m’attaque
J’ai les jambes qui se dérobent
Tout en voyant valser tes robes

J’ai toujours dans la tête
Des plans sur la comète
Mais à la vue de tes yeux verts
J’ai la gorge qui se ressert

Salut comment tu vas ?
Mes ébats en fracas
J’aimerai te sortir tant de choses
Et des répliques qui en imposent

Des vers comme de la prose
De peur que tu ne gloses
Certain compose à une passante
Moi c’est une serveuse extravagante

Tes paroles m’étourdissent
Mon sang fait des ellipses
Tout seul dans toutes ces pièces closes
Je sent ma tête qui explose

Quand tu te grilles une clope
Moi je tombe en syncope
A voir ce papier qui crépite
Au bord de tes lèvres, Aphrodite

Comme un vertige

Remontrances pour une balance

Y-a quelqu’un qui m’a dit
Qu’t’es passé au crachoir
Quand les cognes t’ont surpris
Pourtant c’est pas la mer à boire

Tu vas pas y manquer
quand j’te crois’rai sur les quaies
Si j’te r’décore la gueule
ou que j’te crève au cran d’arrêt

Sur l’comptoir d’un troquet
Et même au Faucon Maltais
Si j’aperçois c’doulos
J’l’enverrai faire un tour là-haut

Y-a quelqu’un qui m’a dit
qu’tu nous a mouchardés
T’as beau t’carapater,
pour sûre tu vas t’faire déssouder

J’ai les perdreaux aux fesses
Depuis l’coup rue Crébillon
Y-en a mare, faut qu’ça cesse
Si on m’alpague je suis marron

Depuis qu’le Mexicain
s’en ai allé ad patres
Tous les branques pour un rien,
façon puzzle, ventilent, dispersent
Tu vas te coltiner
Deux-trois bastos dans la pense
Y-aura du raisiné
De Montauban jusqu’à Florence

Dans ton long manteau noir,
oiseau à col calfeutré
Ton calibre en sautoir,
pour tous les blases que t’as cramés

Remontrances pour une balance

Les dactylographes

Les dactylographes
Sont hélas expéditives
Quand mon cardiographe
Va et vogue à la dérive

Si je les dégrafe
Dans mes pensées compulsives
Elles m’idiographent
D’une manière bien lascive

Les dactylographes
Ne sont pas très intuitives
Quand mon stylographe
Chute à la répétitive

Moi le topographe
De ces belles perspectives
De ces sténographes
J’admire les courbes vives

Les dactylographes

La dernière valse du 14 juillet

Si je lui joue un air de guitare
Qu’elle fait la moue, me dit qu’il se fait tard
Dans la nacelle, sous la voûte chenille,
Rouge éternelle où j’embrassai les filles

J’irai croquer sa peau brune d’agrume
Goûter ses lèvres, ses lèves et je résume
Comme deux enfants oubliés par le temps
Deux débutants, deux âmes mais pourtant

C’en est finit des manèges d’antan
De la magie, des bals de nos parents
« Salut, j’t’invite, viens faire un tour sur du trois temps
Pour la conduite, fais-moi confiance en m’étreignant »

Quand m’sieur Doisneau flashait nos amourettes
Et tonton Georges poussait la chansonnette
Tous les dimanche ils s’élançaient sur le parquet
Et sur les planches la dernière valse fut en juillet

La dernière valse du 14 juillet

Allons-y Alizée

Sur nos baisés assidus
s’arrachent nos lèvres nues
comme des « serre-moi » susurrés
ou des serments éplorés
Et si c’était un roman
comme le désir des amants?

Oh allons-y, allons-y Alizée
Je la teint tant
Je la teint tant que chavire

et sent mon cœur repartir
à chacun de ses soupirs
Quand j’arrive à bout de souffle
ce caban qui t’emmitoufle
Playboy à petit garçon
ça c’est le fil de ma chanson

Et si jamais tu réponds
à mes caprices les plus inouïes
Et si jamais tu dis oui
à ce regard qui en dit long
Ô Alizée répond-moi
Dis quelque chose, n’importe quoi

Allons-y Alizée

Whisky girl

Whisky girl tu titubes
à toutes les sorties de bar
Aux festoches à pleins tubes
tu fais l’arrière des camtars

T’as connu les moto clubs
les back-rooms, les coups d’un soir
dans les squats après les pubs
toutes sortes de lupanars

Whisky girl je t’assure
que dans six mois par hasard
tu tomberas à coups sûre
sur un mac et deux armoires

qui t’emmèn’ront faire leur beurre
sur les parkings de stations
Ton bourbon anti-douleur
à la portière des camions

Whisky girl rappelle-toi
Il n’y a pas si longtemps
tu n’en prenais qu’un seul doigt
maint’nant tout court tu t’en prends

Whisky girl tes yeux sont rouges
rouges de remords et d’alcool
t’aurais pu séduire les foules
t’aurais pu être une idole

Maintenant tu tends ton pochon
au caissier sans lui causer
pour qu’il te r’file ton bourbon
pour qu’il te rende ta monnaie

A toujours aller brind’zingue
de caniveaux en boxons
un jour si l’on te dézingue
je chanterai ton oraison

Whisky girl

Les p’tits coureurs

En souvenir des p’tits coureurs
tout le long du grand chemin
qui s’en allaient à cent à l’heure
sans souci du lendemain

Leurs genoux rouge toujours griffés
sur des barrages dans les ruisseaux
Sur leurs blessures d’aventuriers
c’étaient des pansements de héros

Où sont passés les p’tits coureurs
cap’ ou pas cap’? Même pas peur !
Où sont passés les p’tits coureurs

Où sont passés les p’tits coureurs
amoureux de toutes les grandes sœurs
qui s’enfuyaient avant qu’on sorte
après avoir frappé aux portes
Ils érigeaient des châteaux forts
portaient des culottes décousues
toujours de retour à quatre heures
joyeuse bande d’hurluberlus

A fixer des épingles à linge
dans les rayons des bicyclettes
Et faire cogiter leurs méninges
pour réparer leurs mobylettes

On a sonné le clairon
Finie notre guerre des boutons
dont l’armistice fut signé
au bas d’un tableau à la craie

Les quatre cents coups sont révolus
Si j’aurais su, j’aurais po v’nu
Maint’nant les p’tits coureurs sont grands
presque aussi bêtes que leurs parents

Aujourd’hui y-a plus de gendarmes
plus de voleurs, plus d’contrebande
Aucun complot qui se trame
Mais bien des fois je me demande

Où sont passés les p’tits coureurs
cap’ ou pas cap’? Même pas peur !
Où sont passés les p’tits coureurs

Les p’tits coureurs

Gueule d’amour

Gueule d’amour, jolie blonde
Accoudée au comptoir
Ton esprit vagabonde
Loin de cet assommoir

Gueule d’amour, dans ta tête
Des plans d’équipée sauvage
Tirés sur la comète
Sans sortir de ta cage

Gueule d’amour, jolie blonde
Accoudée dans le noir
Tu parcours les mappemondes
Des bars de l’Harteloire

Un jour tu quitteras Brest
Sous un grand ciel d’acier
Laisseras les tenanciers
Pour les clochards célestes

Toi l’amazone aux yeux d’azur
Que j’eus souhaité que tu susurres
Quelques sésames à mon cœur lourd
Écouter ta voix de velours

Tailler la zone ou faire le mur
S’évader loin d’ici c’est sûre
Hisser la voile, courir la Terre
Car la vit fuit en un éclair

Vole, rêve parmi la lune et les nuages
Chante, pleure en courant sur les rivages
Petite fille sans bagages
Jolie môme sans images

Mords ou bien griffe comme un chat sauvage
Fuis, tu ne pourrais vivre dans une cage
Petite fille sans rivages
Jolie môme du voyage

Mille colombes t’entrainent dans leur sillage
Et l’arc-en-ciel sourit à ton passage
Petite fille sans village
Jolie môme des mirages

Son

La bande à Emile

Il est une cité
accrochée à la mer
où fleurissent l’été
quelques devantures de verre

A l’arrière de bistrots
où fument les saisonniers
on empile les cageots
de bois sur les pavés

On redoute septembre
et la nouvelle année
quitter ces plages d’ambre
à la fin de l’été

Il me revient parfois
quelques images dorées
quand tu carresses du doigt
une grille de mots flêchés

Le soir sur le ponton
quelques mouettes rieuses
J’écoute les serveuses
au café des garçons

Des cheveux fous
et des flammes plein les yeux
quelques accroches-coeur où
vient surgir le feu

Au bout de la presqu’île
non loin de la criéee
je m’en vais retrouver
toute la bande à Emile

Il est une cité
accrochée à la mer
où fleurissent l’été
quelques devantures de verre

La bande à Emile

Les enfants perdus

Les enfants perdus
ne veulent plus grandir
Ils marchent pieds nus
dans des studios meublés
Boivent du café toute la journée
et parlent d’arrêter de fumer
Ils pensent au weekend
où ils pourront s’évader

Les enfants perdus
me décochent des sourires
quand bien entendu
je leur reparle du lycée
De peur qu’en se levant
ils aient pris quelques années
Les enfants perdus
ne veulent pas aller se coucher

Les enfants perdus
ont encore la tête en friche
accrochent aux murs
de vieux posters, quelques affiches
des idées poilues
leur trottent dans la tête
Quelques refrains rocks
qu’ils se répètent à tue-tête

Les enfants perdus
sont un peu immatures
Quand ils prennent la route
c’est pour partir à l’aventure
Ils rêvent de pays imaginaires,
Peter, Wendy, quelques corsaires
les potes, la bière et du reste…
ils n’en ont que faire

Les disques des bérus ?
Ils sont dans les cartons
Et les jean’s décousus ?
Bah… dans les cartons
La vieille guitare strato?
Elle prend la poussière
depuis qu’la bande s’est séparée,
déjà depuis l’année dernière

Combien de temps passé,
depuis la der des der ?
Combien se sont mariés,
fixés sur une carrière ?
Faudra bien te ranger,
te choisir une branche
Pour moi y’a pas photo…
c’est copie blanche

Les enfants perdus
ont des chaussettes arc-en-ciel
et des chemises froissées,
roulées en boule sur le parquet
Quand ils parlent du futur
c’est toujours au conditionnel
Mais c’soir ils s’en balancent
car c’est la tournée des troquets

Cette fois c’est décidé,
on brise les horloges
les montres à gousset
pour qu’au temps je déroge
Reversons l’sablier,
au moins pour une nuit folle
et les années passées…
à la casserole.

Les enfants perdus

Cadavre exquis, jeu de langue

Prends garde à ce jeu de langue
Pour une goutte de whisky
Ô ma Lou regardes et tangues
Au jeu du cadavre exquis

Amaril, en quarantaine
A Marylou je suis amarré
Amiral ou capitaine
A des miles et désarmé

Quel est dont ce millésime
Où mon vaisseau appareille
Cette chorée pantomime ?
Mon Alice s’émerveille

Dessous chics, hot couture
Que j’entaille, comment ça ?
Anarchique chevelure
Par la taille, non tu crois ?

Si mon verbe est érectile
Tes jambes, elles, n’en finissent plus
Du sujet, quand est-il ?
Je ne m’y étendrai plus

Prends garde à ce jeu de langue
Pour une goutte de whisky
Ô ma Lou regardes et tangues
Au jeu du cadavre exquis

Cadavre exquis, jeu de langue

Les yeux noirs

Cet orage grave
me retenait le cœur
comme un souffle suave
aux premières lueurs

Eva a les yeux noirs
Et le vent achève
ses larmes sur la grève
ses rêves dans le brouillard

Eva tes yeux sont noirs
Mais tu cours sur le quai
Tu fuis les rues barbares
et attrapes un ticket

pour partir vers le Sud
Eva si tu t’en vas
vers d’autres solitudes
ne te retourne pas.

Eva tes yeux sont noirs
Mais je suis fou de toi
Ils sont teintés du soir
dans lequel je me noie

Eva tes yeux sont noirs
Et le vent achève
tes larmes sur la grève
tes rêves dans le brouillard

Les yeux noirs

Nuits rhénanes

J’ai quitté le Baden
et ses nuits rhénanes
et cassé la cabane
Dernier auf wiedersehen

aux serveuses du Mata Hari club
parfums de clopes et de dub
Sulfureuses ces souris ! Or
je m’en vais et les fuis, dès l’aurore

J’ai quitté le Baden
Dernier auf wiedersehen
pour retrouver sans peine
les soirées ligériennes

Une asiate acrobate
me tire par la cravate
et me montre la voie
toi, tu serras ma proie

Cavalier à la barre
d’un sombre bateau ivre
dessus la balançoire
je finis par revivre

Ma petite Andromaque
se met en amazone
sur mon rythme cardiaque
en soubresauts synchrones
Missionnaire en Afrique
pour l’union du lotus
je rapporte au phénix
le collier de venus

Faire la chaise à bascule
passer un nœud coulant
sur le cou indolent
monter en canicule

Dans tous mes carnets noirs
écrits au rouge à lèvres
Je retrouve la fièvre
des night-clubs et des bars

Son

Abigaïl

Abigaïl pour toujours
ne se perd pas en discours
Elle gravite à son aise
par delà des frontières

l’amitié silencieuse
et la guitare à la main,
espère une fin heureuse,
de belles images au lointain

Du Finistère au détroit
de Béring en Alaska,
rouler droit cap plein Est,
traverser les taïgas

Terre craquelée, désolée,
que le froid a étiolé
Courir sur les nunataks
du Yukon vers les grands lacs

Partager son repas
avec de nouveaux complices
Diriger son compas
vers des plaines où s’éclipsent

le soleil et puis toi
Je m’éveille maladroit
de récits incroyables
et de fables indécises

où des anges lascives
qui incantent l’été
aux cambrures qui suivent
des grabats cahotés

Et j’émerge, ruisselant
dans la moiteur d’une alcôve
au rebord d’un bacôve
vers la berge, chancelant

Des souterrains célestes
des bars de San Francisco,
au Bouges dorés et disco
sous un tonnerre de Brest

Ses pantalons troués
et Ses godasses rapiécées
crapahute sur la route,
dans un train, dans une soute

Abigaïl

La bergère et le ramoneur

Lorsque le roy sommeille
que ces diptyques s’éveillent
toiles et statues, guerrier grec
s’animent et le mettent en echec

et mat
colosse d’acier, automate
décors d’Italie et dédales
les amants fuient et détalent

Une bergère et un petit ramoneur
de rien du tout, de rien du tout
au royaume de Taquicardie
se sont enfuits dans la nuit

Tandis qu’un goliath de fer
est à leurs trousses
dans la ville basse se terrent
sentent les secousses

Metropolis mis à bas
penseur masqué, casque d’Odin
sur les gravats il s’assoie
Je songe à celui de Rodin

La bergère et le ramoneur

Frisco Sunrise

Lorsque le cliquetis du diamant
Claque, glisse et crépite
Que son long bras l’agite
En exquis affleurements

Lorsque plonge le vinyle
En blouson noir des fifties
Surgissent ses idylles
Et ses lèvres cerise

Tous ces riders faciles
Que sa chambre tapisse
Tous épient ses fébriles
Et longs râles de délice

Dans ces reflets
Ils vont se perdre
Tantôt vert bleu
Tantôt gris vert

Mêlant l’émeraude
Avec le fer
Palette d’hiver
Ou de printemps

Diaphanes ou bien
S’assombrissant
Ce soir elle rêve
Les yeux ouverts

Fleur d’absinthe, alors
Subjugué, je l’absorbe
M’enivre de ces orbes
Peppermint color
Extravagante,
Beauté illicite
Ô ma démente
Succube insolite

Acide statue
Aux longues jambes
Nues
Qui tremblent

Quand Marylou par vagues
S’inflige ces sévices
Que son esprit divague
En souvenirs complices

De son long bras, lascive
En soupirs qui s’esquissent
Elle s’excite et captive
S’abandonne à ses vices

Jusqu’au Frisco sunrise
Marylou la négresse
Assouvit l’allégresse
De Sal Paradise

Son